L’historienne américaine Mary Sarotte aimerait posséder une machine à voyager dans le temps. Pas pour aller bien loin. Elle remonterait tout juste aux années 90. Aux années où tout était encore possible entre la Russie et l’Occident.

Publié le 26 janvier

Avant qu’une série de décisions – pas toutes judicieuses – ne nous mènent à la situation actuelle en Ukraine. À une confrontation qui porte en elle la possibilité d’un conflit international dévastateur.

« Le conflit actuel n’est pas au sujet de l’Ukraine, dit la professeure d’histoire à l’Université Johns Hopkins, jointe au téléphone. C’est au sujet de l’histoire depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et le démantèlement de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) en 1991. Poutine veut réécrire cette histoire parce qu’elle a été écrite au détriment des Russes », dit l’experte de l’après-guerre froide et auteure du livre Not One Inch.

Ce livre, qui a fait partie des préférés de la prestigieuse revue Foreign Affairs l’an dernier, m’a été recommandé par trois lecteurs de La Presse. Et pour cause, Mme Sarotte y raconte en détails les coulisses de l’élargissement de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) au cours des 30 dernières années.

Pendant ces trois décennies, l’organisation – qui a été mise sur pied originalement pour faire face à la menace soviétique – est passée de 16 membres à 30 aujourd’hui. Elle est sur le seuil de la Russie.

Pour écrire ce pan d’histoire, Mary Sarotte s’est penchée sur une tonne de documents déclassifiés en Russie et s’est battue pour avoir accès à d’autres archives – confidentielles jusqu’à tout récemment – aux États-Unis et en Europe. Le résultat se lit comme un roman à suspense.

La première scène du livre est saisissante. Le mur de Berlin vient de tomber et des manifestants allemands se dirigent vers le bureau du KGB à Dresden, en Allemagne de l’Est. Un seul agent est sur place : le lieutenant-colonel Vladimir Poutine. Pour protéger les documents de son gouvernement, l’Union soviétique, il dit aux manifestants qu’on leur tirera dessus s’ils pénètrent dans les locaux. Ils s’en vont.

Il est presque trop facile de faire des parallèles avec la situation actuelle en Ukraine.

De jour en jour, la tension monte à la frontière entre les deux pays. De jour en jour, les divers membres de l’OTAN dépêchent plus de militaires et plus de matériel militaire dans la région.

La Russie, elle, continue de masser des soldats dans la cour de son voisin. Personne ne sait si le président russe bluffe ou s’il a véritablement l’intention d’envahir l’Ukraine.

L’historienne croit que cette deuxième possibilité ne peut pas être écartée. Au cours des six dernières années, pendant que le reste du monde a détourné les yeux vers la Chine, elle a senti la colère de la Russie gronder de plus en plus fort. Le 30e anniversaire de la chute de l’URSS, qui a eu lieu en décembre et qui a réveillé de vieux démons, n’est pas étranger à l’escalade guerrière à laquelle nous assistons en ce moment, croit l’historienne.

« La Russie est impossible à ignorer. C’est le plus grand pays du monde, qui détient un arsenal nucléaire stratégique et qui a toujours la capacité de détruire la planète en une heure. Même si ça ne justifie pas ce que Poutine est en train de faire, c’est un problème que 30 ans après la chute de l’URSS, la Russie n’ait pas de place du tout dans l’appareil sécuritaire de l’Europe. Et aujourd’hui, la Russie tient l’Ukraine en otage pour résoudre cet enjeu, dit l’experte. Pourtant, il y a 25 ans, nous avions la solution ! », se désole-t-elle.

PHOTO TIRÉE DU SITE DU CENTRE D’ÉTUDES EUROPÉENNES DE HARVARD

L’historienne américaine Mary Sarotte

Le remède miracle, selon Mme Sarotte, c’était le Partenariat pour la paix, un statut transitoire que l’OTAN – avec la bénédiction de l’administration Clinton – a offert à plusieurs anciens pays de l’Est au début des années 90, dont la Russie. Mais cette approche plus graduelle a été marginalisée après 1994.

Que s’est-il passé alors ? La Russie de Boris Eltsine, qui montrait déjà des signes de dérive autoritaire, a fait la guerre en Tchétchénie en 1994 et en 1995. Et aux États-Unis, les républicains ont pris le contrôle du Congrès et ont fait de l’expansion de l’OTAN à de nouveaux membres en bonne et due forme une priorité. « On voulait remettre les Russes à leur place. L’élargissement de l’OTAN n’avait pas à être aussi rapide. Il y avait beaucoup d’options. Nous avons choisi l’option qui irritait les Russes au maximum », dit Mme Sarotte.

Un an après l’adhésion de la République tchèque, de la Hongrie et de la Pologne à l’alliance militaire, Vladimir Poutine prenait le pouvoir en Russie et adoptait graduellement un discours plus dur à l’égard de l’Occident et de l’OTAN.

Bien sûr, c’est impossible de remettre le génie dans la bouteille de l’histoire. Et aucun grief historique ne peut justifier que Vladimir Poutine mette en danger la vie de millions de personnes. Il va beaucoup trop loin. Espérons néanmoins que l’éclairage du passé guidera – un pouce à la fois – les pas des négociateurs qui tentent encore pour le moment d’éviter le pire.

Not One Inch: America, Russia, and the Making of Post-Cold War Stalemate

Not One Inch: America, Russia, and the Making of Post-Cold War Stalemate

Yale University Press

568 pages