Depuis des semaines, le monde regardait Israël avec un mélange d’admiration et d’envie. Plus que tout autre, ce pays pouvait espérer un retour rapide à la normale. Bientôt, là-bas, tout reviendrait enfin comme avant.

Publié le 14 mai 2021

Personne n’avait espéré que ça le redevienne à ce point.

À peine sorti d’une crise, Israël replonge dans une autre, plus grave encore. Cette crise-là, les Israéliens ne la connaissent que trop bien.

Les sirènes dans la nuit. La course aux abris. Les roquettes qui s’écrasent sur les villes en état d’alerte. Les ambulances qui hurlent, qui foncent. Les ripostes, terrifiantes.

Les ruines fumantes, à Gaza.

Le bilan des morts, toujours plus lourd. Combien de Palestiniens, combien d’Israéliens, aujourd’hui ? Combien d’hommes, de femmes et d’enfants ?

Les rumeurs de guerre civile. Les appels au calme de diplomates désolés, désolants d’impuissance.

Les Israéliens et les Palestiniens ont joué mille fois dans ce film-là. Ils connaissent le scénario par cœur. Le monde entier le connaît à en avoir mal au cœur. À avoir envie de l’oublier.

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Il faut bien le dire, il y a un bon moment déjà que la « question palestinienne » ne figure plus en tête des priorités internationales. On l’a reléguée derrière d’autres drames, d’autres guerres.

D’échec en déception, on a conclu que la solution à deux États ne serait jamais qu’une chimère. On a peut-être cru, un peu trop vite, un peu trop naïvement, que les Palestiniens s’étaient résignés à vivre pour toujours sous contrôle israélien.

Depuis qu’il a emménagé à la Maison-Blanche, Joe Biden n’a rien fait pour chasser cette impression d’indifférence. Comme si jouer au médiateur ne l’intéressait pas. Il faut dire que tous ses prédécesseurs s’y sont cassé les dents.

Donald Trump avait adopté une stratégie plus radicale : il faisait comme si les Palestiniens n’existaient pas, allant jusqu’à déménager l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem.

L’ancien président avait aussi travaillé à normaliser les relations entre Israël et ses voisins arabes, manifestement plus intéressés à brasser des affaires à Tel-Aviv qu’à défendre la cause perdue de quelques pauvres lanceurs de pierres.

Et pourtant. Comme l’écrivait cette semaine un confrère du Monde, « un conflit en apparence insoluble n’est pas pour autant dissoluble ».

Ce n’est pas en fermant les yeux sur la question palestinienne qu’on la fait disparaître comme par enchantement. La colère continue de gronder, toujours plus forte.

Un jour, elle explose. Comme maintenant. Une fois de plus, le conflit israélo-palestinien se rappelle au monde dans toute son horreur et sa brutalité.

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Si le conflit explose maintenant, c’est un peu à cause des hasards du calendrier. Cette année, la fin du ramadan coïncide avec plusieurs célébrations nationales en Israël. Comme le territoire est exigu, ça crée des heurts – ou pire.

Lundi, par exemple, c’était la Journée de Jérusalem. Des milliers de jeunes Juifs issus de la droite radicale ont déferlé dans les rues de Jérusalem-Est pour célébrer la conquête de ce quartier arabe lors de la guerre des Six Jours, en 1967.

Comme chaque année, les Arabes du quartier n’ont pas apprécié.

Imaginez : c’est un peu comme si des milliers de rednecks venaient célébrer la victoire des Anglais sur les plaines d’Abraham… le jour de la Saint-Jean !

Cette année, c’était pire. Les tensions couvaient depuis des semaines, au point que la police israélienne avait dévié le tracé de la marche dans l’espoir d’éviter les affrontements. Peine perdue. Les choses ont rapidement dégénéré. Cinq jours plus tard, il n’y a aucune désescalade en vue.

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Ce samedi, ce sera la fête nationale en Israël. On célébrera la création, en 1948, de l’État hébreu.

Pour les Palestiniens, ce sera la Nakba. Ça veut dire « catastrophe », en arabe. Cette fois, ce n’est pas tout à fait un hasard du calendrier. Israéliens et Palestiniens commémoreront le même évènement historique. Seulement pas de la même façon.

Les Palestiniens pleureront la défaite arabe de 1948 et l’exode de plus de 700 000 Palestiniens, chassés de leurs maisons, de leurs villages et de leurs terres.

Parmi eux, les parents d’Abd al-Fattah Iskafi, forcés de fuir leur maison de Jérusalem. Après la guerre, ils n’ont pas eu le droit d’y retourner. Une famille juive y habite, désormais.

Abd al-Fattah Iskafi a raconté son histoire au journal israélien Haaretz, cette semaine.

Il avait 6 ans quand sa famille s’est installée dans une maison du quartier Cheikh Jarrah, au cœur de Jérusalem-Est, en 1956. Soixante-cinq ans plus tard, il y habite encore.

Dans la cour, il a planté un olivier, un citronnier, un mandarinier, un plaqueminier… Chaque arbre porte le nom de l’un de ses six enfants.

Abd al-Fattah Iskafi et ses proches font partie des six familles de Cheikh Jarrah que des colons tentent d’évincer. Des colons qui se croient investis d’une mission biblique, et qui invoquent une loi israélienne autorisant les Juifs à récupérer des propriétés ayant pu appartenir à leurs ancêtres.

Aucune loi n’autorise les Palestiniens à faire la même chose.

C’est cette histoire qui a mis le feu aux poudres.

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Le ministère israélien des Affaires étrangères parle d’une simple « dispute immobilière entre des parties privées », exploitée par des « groupes terroristes palestiniens » pour attiser les violences à Jérusalem.

On peut le voir comme ça. Mais on peut aussi le voir comme un symbole de la résistance palestinienne à la judaïsation forcée de Jérusalem-Est par des colons ultrareligieux.

PHOTO SUHAIB SALEM, REUTERS

Un homme palestinien marche près des décombres d’un immeuble détruit par des frappes israéliennes dirigées contre Gaza.

On peut le voir comme un symbole de la résistance à l’annexion par Israël de larges pans de territoires palestiniens. En 35 ans, le nombre de colons juifs est passé de 35 000 à 450 000 en Cisjordanie occupée.

Peut-être qu’un jour, il ne restera plus de territoire à annexer.

Que des Palestiniens apatrides en colère.