« L’alimentation a pris la place de la religion. » Ce constat, c’est Lyne Gosselin, présidente et éditrice d’Edikom, entreprise de communications spécialisée dans le secteur agroalimentaire, qui le fait.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

En 2010, on admirait les chefs à la télé. On achetait des œufs enrichis en oméga-3 et on réalisait que les fabricants mettaient beaucoup trop de sel dans les aliments. Bien manger était important pour être en santé (et avoir un « poids santé »).

Une décennie plus tard, les régimes alimentaires sont plus diversifiés que jamais. Certains ne jurent que par la diète cétogène, d’autres font des jeûnes intermittents ou sont véganes, voire péganes (paléolitique et végane). D’autres encore prônent l’alimentation en pleine conscience, dans le moment présent, connectés sur leurs émotions et sensations. On mange pour soigner sa santé physique et mentale, sans oublier celle de la Terre et des autres espèces qui l’habitent.

PHOTO FOURNIE PAR LYNE GOSSELIN

Lyne Gosselin, présidente et éditrice d’Édikom, cofondatrice du mouvement Dux

« Tant que les gens font des choix pour leur santé, c’est inclusif, observe Lyne Gosselin, qui est aussi cofondatrice du mouvement Dux, qui incite les transformateurs alimentaires à améliorer leur offre. Mais à partir du moment que les gens mangent par conviction, ça devient extrêmement viscéral, constate-t-elle. On oublie qu’on peut accepter que tout le monde ne pense pas de la même manière. L’alimentation est censée nous rassembler. Là, elle crée des séparations, comme la religion l’a fait avant. »

« Ce que je mange, c’est vraiment ce que je suis »

« L’alimentation fait de plus en plus partie de l’identité », confirme Cynthia Marcotte, nutritionniste membre de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec, qui alimente une chaîne YouTube et des comptes Instagram, Facebook et Pinterest. « En analysant différentes diètes, je me suis rendu compte que les gens “sont” leur diète, témoigne-t-elle. Si j’attaque une diète, c’est comme si j’attaquais la personne qui la suit et ses valeurs. Les gens se sentent super gros attachés à la communauté qui est autour de leur diète, où ils s’entraident et se soutiennent. Aujourd’hui, ce que je mange, c’est vraiment ce que je suis. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Cynthia Marcotte, nutritionniste membre de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec

Les parallèles avec la religion – du latin religio, qui veut dire « conscience scrupuleuse, vénération », selon L’Encyclopédie canadienne – sont nombreux. Les adeptes de modes d’alimentation particulières forment des communautés (souvent en ligne) suivant les enseignements de médiateurs (intellectuels ou coachs de vie, il y en a pour tous les goûts). Ils partagent des pratiques et se rassemblent – lors des festivals zéro déchet, végane, de la fermentation, Keto Fest, BeachBody Coach Summit, etc.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-Claude Moubarac, professeur adjoint de nutrition à l’Université de Montréal

Holistique ou individualiste

Professeur adjoint de nutrition à l’Université de Montréal, Jean-Claude Moubarac voit deux tendances coexister. D’un côté, une vision plus holistique, qui cesse de compter calories et nutriments pour s’intéresser à l’alimentation dans sa globalité. De l’autre, les promesses pointues de la nutrigénomique et de la nutrition personnalisée, « très discutable sur le plan scientifique et qui soulève des enjeux commerciaux majeurs », estime-t-il.

La montée de l’individualisme fait qu’on veut choisir précisément ce qu’on mange, comme on sélectionne sa musique ou ses vidéos parmi une offre quasi infinie. Pierre-Alexandre Blouin, président-directeur général de l’Association des détaillants en alimentation du Québec, note « la fragmentation accélérée des habitudes des consommateurs ».

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Sylvie Cloutier, présidente-directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec

Tout le monde n’achète plus le même carton de lait 1 %. « Depuis 10 ans, on a vu les espaces tablettes consacrés aux aliments “sans” s’agrandir », dit Sylvie Cloutier, présidente-directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec. Sans lactose, sans gluten, sans viande, sans nitrite, sans antibiotique, sans sucre ajouté…

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Élise Desaulniers, actuelle directrice de la SPCA de Montréal

Précurseurs et influenceurs

Certains de ces changements ont été inspirés par des précurseurs à la démarche sérieuse, comme Élise Desaulniers. Actuelle directrice de la SPCA de Montréal, elle a publié Je mange avec ma tête en 2011, Vache à lait en 2013 et Le Défi végane 21 jours en 2016. « Avec ses ouvrages, elle a permis à un plus large public de comprendre les dilemmes éthiques associés à notre alimentation », souligne le nutritionniste Bernard Lavallée.

Parallèlement, d’autres « influenceurs » ont fleuri, racontant sur les réseaux sociaux tout et n’importe quoi à propos de l’alimentation. « Malheureusement, sur le web, ceux qui rayonnent le plus ne sont pas nécessairement ceux qui en valent la peine », déplore Cynthia Marcotte, l’une des rares nutritionnistes professionnelles présentes sur ces plateformes.

Dangereux d’y mettre trop d’énergie

Cynthia Marcotte n’a-t-elle pas l’impression de contribuer à faire de l’alimentation une religion ? « J’espère que non, répond-elle. Ce que je fais, c’est démystifier le plus possible les différentes tendances. Aucun mouvement n’est meilleur, selon moi. Si le jeûne intermittent fonctionne pour toi et que tu es bien là-dedans, fais-le, mais comprends les fondements derrière. Je trouve intéressant qu’il y ait un gros attrait envers le fait de manger santé, de manger local, de manger de façon plus consciente. En même temps, il est dangereux d’y mettre trop d’énergie. »

Lyne Gosselin souhaite qu’on cesse de se fier aveuglément à des principes alimentaires comme on adopte une religion. « Si on était capables de se reconnecter sur nos propres besoins au lieu de toujours se faire influencer par l’extérieur, je pense qu’on serait plus solides comme humains », tranche-t-elle. À méditer, au cours des 10 prochaines années…

La malbouffe règne encore

Tout le monde n’est pas végane ou adepte du bio, loin de là. « Les gens consomment en général trop de produits transformés industriels, dit Laure Saulais, professeure agrégée au département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval. Ils ont moins de temps, moins l’envie de cuisiner et parfois moins de connaissances culinaires qu’avant. C’est une préoccupation majeure en santé publique. Il y a des communautés qui font beaucoup de bruit. On a l’impression qu’elles ont beaucoup de poids dans les habitudes des consommateurs, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. »

Nos spécialistes

> Pierre-Alexandre Blouin, président-directeur général de l’Association des détaillants en alimentation du Québec

> Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie

> Sylvie Cloutier, présidente-directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec

> Lyne Gosselin, présidente et éditrice d’Édikom, cofondatrice du mouvement DUX

> Hélène Laurendeau, nutritionniste et communicatrice

> Bernard Lavallée, nutritionniste et communicateur

> Cynthia Marcotte, nutritionniste, youtubeuse et instagrammeuse

> Marie Marquis, professeure au département de nutrition de l’Université de Montréal

> Jean-Claude Moubarac, professeur adjoint en nutrition internationale au département de nutrition de l’Université de Montréal