Le 15 avril, le monde entier a assisté à la fin d’un chapitre d’une longue histoire de plus de 850 ans entre la Ville Lumière et sa célébrissime cathédrale, Notre-Dame de Paris.

Evelyne Ferron
Historienne, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke, professeure d’histoire au Collège Mérici

En effet, au moment même où sa flèche s’effondrait dans un immense brasier sous les yeux ébahis des gens sur place et de tous ceux et celles qui regardaient le triste spectacle devant un écran, un pan de l’histoire de cette cathédrale se terminait. Alors que le président Emmanuel Macron s’engage à reconstruire ce joyau du patrimoine mondial d’ici cinq ans et que les dons affluent dans l’espoir de relever Notre-Dame de ses cendres le plus rapidement possible, c’est désormais un édifice différent qui se redressera au cours des prochaines années. Pourquoi l’incendie de cette cathédrale touche-t-il tant les gens de partout dans le monde ? Un élément de réponse se trouve dans sa fabuleuse histoire architecturale, artistique, politique et religieuse, dont voici une brève esquisse.

Un palais à la gloire de Dieu

Entre le Xe et le XIIIe siècle, en pleine époque médiévale, plusieurs régions d’Europe connaissaient une importante expansion démographique, qui fit considérablement augmenter le nombre de petites villes, mais aussi de grandes villes dépassant les 10 000 habitants et même les 50 000 habitants.

Au XIIe siècle, Paris était l’une des populeuses villes occidentales. C’est à cette époque que les évêques, qui vivaient dans ces grands centres urbains, voulurent avoir des palais grandioses à la gloire de Dieu, qui pourraient s’élever vers lui dans le ciel. C’est dans ce contexte que l’évêque de Paris, Maurice de Sully, voulut avoir la plus belle des cathédrales et qu’il en esquissa les premiers plans en 1160. La construction s’amorça trois ans plus tard et dura… 182 ans ! 

Notre-Dame devint ainsi l’œuvre d’un nombre incalculable de travailleurs qui se sont succédé sur le chantier sur plusieurs générations : architectes, maîtres maçons, maçons, charpentiers, tailleurs de pierre, transporteurs de matériaux, etc. 

Au fil du temps, ils acquirent de nouvelles connaissances sur la gravité, la géométrie et le poids par unité. Leur travail a donné naissance à un chef-d’œuvre de l’architecture gothique, imposant par sa structure, émouvant par sa finesse et sa luminosité. Les croisées d’ogives ont permis d’élever le toit, de faire entrer la lumière dans la nef, elle-même éclatée en un arc-en-ciel de couleurs lorsqu’elle passait par les vitraux. La charpente de sa toiture en bois de chêne, très solide, suscitait en même temps l’admiration. Cette architecture put supporter davantage de poids que les anciennes églises, en particulier les tables de plomb et les cloches. Certaines pèsent jusqu’à 13 tonnes et il fallait jadis des gens pour les actionner. On embauchait alors ceux qui vivaient dans la rue, ce qui leur valut au fil du temps le surnom de… clochards.

Un lieu de pèlerinage

Le roi Louis IX, mieux connu sous le nom de Saint-Louis, y fit loger des trésors inestimables aux yeux des chrétiens : la couronne d’épines posée sur la tête de Jésus lors de son chemin de croix et un supposé fragment de la croix elle-même. Dès le Moyen Âge et jusqu’à aujourd’hui, Notre-Dame de Paris s’est inscrite dans les hauts lieux des pèlerinages chrétiens, conservant de plus la tunique de Saint-Louis, devenue une précieuse relique à la fois religieuse et historique. Le grand orgue, joyau unique du XIIIe siècle, faisait résonner une musique d’une grande qualité acoustique. Notre-Dame fut ainsi le lieu des prières de la plus haute importance, là où le roi Louis XIII se rendait dans l’espoir que Dieu lui accorde le fils et successeur tant attendu que sera Louis XIV. 

Des rénovations empreintes de nostalgie au XIXe siècle

Notre-Dame a toutefois été délaissée à certains moments de l’histoire, notamment à la Renaissance, et sa structure avait besoin de soins. Lorsque Victor Hugo publia, en 1831, son roman qui fit de la cathédrale son personnage principal, les voix s’élevèrent afin de redonner du lustre à ce palais de Dieu. C’est dans ce contexte que les architectes Jean-Baptiste Antoine Lassus et surtout Eugène Viollet-le-Duc planifièrent non seulement sa restauration, mais aussi sa modernisation. Viollet-le-Duc créa ce qui devint un nouveau symbole de Notre-Dame, sa célèbre flèche de 96 mètres, réalisée entre 1844 et 1864.

Il y ajouta de plus les chimères à l’extrémité des gouttières, qui visaient à recréer une atmosphère fantastique associée au Moyen Âge. Notre-Dame devint certes une œuvre métissée, mais elle suivait les modes et les intérêts de son époque. Elle était aimée à un point tel que lors de la construction de la tour Eiffel pour l’exposition universelle de Paris en 1889, un collectif d’artistes, incluant entre autres Guy de Maupassant et Charles Garnier, ont publié un manifeste contre la tour dans le journal Le Temps, parce qu’elle allait dépasser les hauteurs de la cathédrale. 

Ses cloches ont aussi sonné la libération de Paris le 25 août 1944, annoncé divers grands événements et accompagné le deuil collectif lors d’attentats comme ceux du 13 novembre 2015. Magistral symbole de l’histoire de France, Notre-Dame de Paris est entrée au panthéon du patrimoine mondial de l’humanité en 1991, confirmant sa préciosité et son unicité à l’échelle mondiale. Voilà pourquoi le violent incendie qui l’a ravagée a profondément ébranlé non seulement les Français, mais aussi les amoureux d’art, d’architecture et d’histoire de par le monde.