Au Royaume-Uni, un regroupement de près d’une cinquantaine de syndicats représentant plus de 5 millions de travailleurs a récemment demandé au gouvernement de nationaliser les cinq plus importants fournisseurs d’énergie du pays. Le but visé est que l’État soit en mesure d’atténuer les importantes hausses du prix de l’énergie que subissent les ménages depuis deux ans.

Publié le 17 août
Yvan Cliche
Yvan Cliche Fellow, chercheur en énergie, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

De son côté, le gouvernement français a annoncé son intention de prendre le contrôle total d’Électricité de France (EDF), dont il détient déjà plus de 80 % du capital. L’objectif annoncé par Paris est de renforcer l’indépendance énergétique du pays.

Enfin, en Allemagne, le gouvernement a indiqué vouloir prendre une part de 30 % du capital de la société Uniper, le principal importateur de gaz russe dans le pays, puisque sa situation financière est mise à mal par les agissements de Moscou.

Avec la crise énergétique actuelle que l’Agence internationale de l’énergie a déclarée comme la pire de l’histoire moderne, l’énergie est revenue au-devant de la scène, au sommet des préoccupations des États.

Même si les situations sont différentes d’un pays à l’autre, ces importants développements montrent combien l’énergie est redevenue un voyant rouge sur l’écran radar des États, soucieux de prendre davantage le contrôle d’un secteur névralgique de leur économie et du bien-être des citoyens.

La sécurité d’approvisionnement en énergie, autrefois dévolue dans maints pays au secteur privé, parfois à des entités étrangères, apparaît de plus en plus comme une activité à placer dans le giron total ou partiel des gouvernements nationaux.

Grosso modo, la performance énergétique des pays est évaluée selon trois critères, connue dans le milieu comme le trilemme énergétique : la sécurité d’approvisionnement, le prix et la durabilité environnementale.

PHOTO ANDREAS GEBERT, ARCHIVES REUTERS

Installation de stockage de gaz d’Uniper près de Kraiburg am Inn. Uniper est le principal importateur de gaz russe en Allemagne.

Ces dernières années, le prix a été placé au premier rang des priorités, notamment pour appuyer la compétitivité des économies nationales. L’Allemagne a ainsi tiré profit du coût peu élevé du gaz russe pour asseoir sa force industrielle au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Avec l’enjeu grandissant des changements climatiques, la durabilité environnementale a été élevée d’un cran et a donné lieu à maints programmes et politiques de la part des gouvernements et entreprises afin de réduire les émissions associées à leurs activités.

L’invasion russe en Ukraine, les sanctions adoptées par les pays occidentaux contre la Russie et la menace qui s’en est suivie relativement à l’approvisionnement de gaz russe vers l’Europe sont venues chambouler l’ordre des priorités de ce trilemme.

La sécurité d’approvisionnement, soit la livraison stable et fiable d’énergie, un élément largement tenu pour acquis ces dernières décennies, est subitement devenue un enjeu que tous les États veulent dorénavant mieux contrôler.

On peut donc prévoir plusieurs mouvements à cette fin de la part des gouvernements au cours des prochaines années : les États qui ont déjà ce secteur sous leur emprise ne jongleront pas de sitôt avec la privatisation. Et, comme la France, des pays ayant avec le temps cédé des parts à des opérateurs privés voudront reprendre la main sur le devenir du secteur.

Cet enjeu ne se pose pas uniquement ailleurs. Ici au Canada, l’exploitation de la ligne 5, cet oléoduc acheminant du pétrole de l’Ouest canadien vers l’Ontario et le Québec en passant par le nord des États-Unis, baigne dans l’incertitude. Les autorités du Michigan ne souhaitent pas sa modernisation, craignant des fuites sous les Grands Lacs où passe cette infrastructure.

Cette situation fait sûrement regretter aux dirigeants à Ottawa la décision prise à l’époque par les promoteurs, soit au début des années 1950, de ne pas avoir construit l’oléoduc uniquement en territoire canadien : la décision de passer par le territoire américain visait essentiellement à réduire le coût d’ensemble du projet.

Le Québec en contrôle de son électricité

Les évènements de 2022 jettent un nouvel éclairage sur la sagesse de la décision prise il y a 60 ans quant au contrôle québécois sur le secteur de l’électricité.

Malgré quelques appels, clairsemés au fil du temps, pour la privatisation d’Hydro-Québec, nos décideurs ont toujours tenu à conserver la pleine maîtrise de la société d’État. Hydro-Québec, on le sait, a nationalisé au début des années 1960 les entreprises privées d’électricité présentes sur le territoire, essentiellement pour fournir l’électricité au même prix, stable et abordable, sur tout le territoire du Québec. Ce qu’elle accomplit depuis lors, tout en versant annuellement un généreux dividende à son actionnaire.

Parions qu’avec les traumatismes énergétiques de cette année, ces appels à la privatisation de la société d’État deviendront bien rares dans les années à venir.

Qu'en pensez-vous? Exprimez votre opinion