Le résultat des élections législatives en France me laisse avec un sentiment mitigé. Et inquiet. Alors que les urnes sont encore chaudes, on conclut déjà que le pays sera ingouvernable, paralysé et qu’il faudra bientôt y retourner. On déplore aussi, à juste titre, le nombre sans précédent d’élus d’extrême droite. Et pourtant, cela fait longtemps que la répartition des sièges n’a pas été aussi représentative de la diversité de l’électorat français sous la VRépublique.

Publié le 22 juin
David Morin
David Morin Politologue et professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke*

Il y a un paradoxe apparent. D’un côté, on déplore toujours le manque de représentativité démocratique et on plaide pour une réforme du système électoral. De l’autre, quand la démocratie parle et qu’on obtient un résultat qui s’en rapproche, on estime que le système est ingouvernable. Pourtant, ce résultat ressemble, à peu de choses près, à ce que devrait donner une représentation proportionnelle. Aujourd’hui, à l’Assemblée nationale, la France se retrouve donc face à elle-même. Et il est vrai que ce portait inédit interroge et inquiète…

Tout d’abord, tous les commentaires pointent l’échec historique du président Emmanuel Macron, victime du syndrome du dégagisme, qui n’a pas réussi à obtenir une majorité absolue. Maigre consolation, son groupe Ensemble ! demeure premier. Mais le message est clair : son bilan n’a pas vraiment convaincu et il ne peut plus gouverner seul.

M. Macron va devoir rapidement remiser son costume d’hyperprésident, couper la diète présidentielle et se mettre au régime parlementaire.

Optera-t-il, avec Les Républicains, pour un menu plus à droite ? Quoi qu’il en soit, tous les diététiciens le savent, le succès d’un bon régime est dans l’équilibre et la modération.

Ensuite, la France – enfin, la France qui vote, car ça n’est que la moitié de celle-ci – n’est pas de gauche aujourd’hui. En effet, si tant est que l’axe gauche-droite constitue encore une boussole fiable en politique, la gauche obtient grosso modo le tiers des voix. Bien sûr, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale arrive en deuxième position et marque une remobilisation des forces de gauche. Mais, alors qu’il était déjà allé chez le tailleur prendre les mesures de son costume de premier ministre, Jean-Luc Mélenchon devra probablement attendre. En 2019, mon père a publié un petit essai, Pourquoi la gauche finit-elle toujours par perdre ? Il pourra y ajouter un chapitre.

Percée historique

Enfin, triste miroir, l’extrême droite fait une percée historique avec près de 90 députés du Rassemblement national qui rentrent à l’Assemblée nationale. La digue du Front républicain a finalement cédé. Elle-même un peu surprise, Marine Le Pen peut revêtir sa tenue de soirée, celle de « patriote » en chef de la nation assiégée. Ne nous y trompons pas : l’habit ne fait pas le moine. L’extrême droite reste l’extrême droite⁠1. Et ceux qui en doutent auront bien vite le loisir de s’en apercevoir en entendant le bruit des bottes à l’Assemblée.

Il y a bien entendu des conditions objectives qui expliquent ces résultats. La chute du pouvoir d’achat, le manque de confiance dans les institutions, le sentiment d’insécurité, etc., dans un contexte marqué par des attentats, deux années de pandémie, une crise climatique plus réelle que jamais, une guerre en Europe et une récession à l’horizon. Cela nourrit les craintes et le mécontentement d’une grande partie des électeurs.

Mais ces conditions sont exploitées par un confusionnisme ambiant qui constitue à la fois une stratégie et un risque démocratique, dont certains politiques et médias sont responsables.

À gauche comme à droite, on attise la fibre populiste avec une petite dose de complotisme à l’occasion. On banalise l’extrême droite, quand on n’en nie pas tout simplement l’existence. On présente la gauche sous les traits d’un croquemitaine, en mettant tout le monde dans le panier de l’« extrémisme ». On y va de stratégies à la petite semaine pour essayer de gagner des élections. En France, comme ici, la démocratie s’use quand on en abuse. Il faut arrêter de se promener avec des allumettes dans un entrepôt de dynamite.

Hier, sur une jambe, la démocratie s’est exprimée. Demain, à l’Assemblée, la France se retrouvera face à elle-même. Polarisée et en colère dans une période à haut risque politique, économique, social et écologique. Ses représentants élus doivent écouter. Mais aussi mettre de côté les egos partisans et les petits calculs politiques pour travailler ensemble. C’est le prix de la démocratie. Sinon, rapidement, une partie de cette France retournera dans la rue. Et dans cinq ans, qui sait si le reflet ne sera pas plus sombre encore. Avec en guise de costume cette fois, celui d’une croque-mort sonnant le glas de bien des valeurs de la République.

1. Lisez la chronique de Rima Elkouri : « Le Pen, les chats et l’extrême droite »

* L’auteur s’exprime à titre personnel.

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