Avec la résurgence du débat à propos de l’avenir politique du Québec, nous avons eu droit à une série d’interventions très commentées d’acteurs politiques passés et présents. Il est intéressant de noter que ces prises de parole ont été largement monopolisées par des membres de la classe politique et médiatique ayant été marqués par les crises constitutionnelles d’un autre siècle.

Publié le 14 juin
Marc-André Bodet
Marc-André Bodet Professeur agrégé en science politique, Université Laval

En effet, cette cohorte d’hommes (ce sont surtout des hommes) marqués par les échecs du projet souverainiste post-Lévesque, mais aussi du projet fédéraliste réformateur post-Bourassa, nourrit une lecture défaitiste de la situation politique d’aujourd’hui. Chez ces rescapés d’une période dramatique de notre histoire, on détecte un désir de tourner la page aux combats d’autrefois, ce qui permet, je suppose, d’effacer l’ardoise à l’aube des bilans.

Par exemple, force est de constater que l’ancien premier ministre Lucien Bouchard n’est pas serein face à son passé politique. Il aura après tout échoué dans sa tentative de réformer le fédéralisme auprès de son ami Brian Mulroney, mais aussi, et surtout, de réaliser l’indépendance après sa reconversion comme chef du Bloc puis du Parti québécois.

On sent une amertume et une certaine frustration envers un Québec qui n’a pas répondu à ses espérances.

Le premier ministre actuel, François Legault, ancien protégé de M. Bouchard, a déjà été particulièrement impatient de sortir du Canada. Il a par la suite choisi de créer une coalition politique ne se disant ni indépendantiste ni fédéraliste — donc en faveur d’un statu quo —, bien loin de ses ambitions passées. Il est arrivé à l’autonomisme par pragmatisme politique peut-être, mais aussi, et surtout, par une fatigue de la défaite.

Bernard Drainville est le tout dernier à avoir connu cette transformation, en verbalisant de surcroît un désir nouveau de faire progresser le Québec dans un Canada uni. Les mots utilisés n’auraient pas sonné faux dans la bouche de fédéralistes réformateurs d’il y a 30 ans. Encore une fois, on a affaire ici à un homme ayant atteint l’âge adulte au cœur des tumultes constitutionnels canadiens qui, à la suite d’une incapacité à imaginer un avenir politique neuf, choisit maintenant un nationalisme défensif.

Ce que j’appelle le camp des défaites inclut également une longue liste d’anciens politiciens de tous les horizons partisans aujourd’hui très actifs dans les médias. Face à ce barrage, il existe deux projets qui eux ont le potentiel d’assurer l’émancipation de la communauté politique québécoise. Car au-delà des désaccords sur la manière qui marquent le débat public, c’est bien cet objectif qui compte.

Le projet multiculturaliste canadien a des assises intellectuelles et institutionnelles solides, en plus de proposer une réponse claire aux enjeux d’une société marquée par la diversité.

L’acceptation enthousiaste et l’intégration assumée au projet canadien mèneraient en revanche à l’affaiblissement du fait national québécois et potentiellement du fait français en Amérique du Nord.

Le projet indépendantiste, quant à lui, a le potentiel d’assurer une émancipation politique et culturelle complète et une maturation de l’espace national québécois. Ce serait le passage naturel à l’âge adulte d’une communauté politique sous tutelle depuis toujours. L’indépendantisme est cependant une démarche qui nécessite des gestes politiques de rupture aux conséquences incertaines.

Il est inévitable qu’un projet national québécois coupé de ses ambitions émancipatrices sombre dans un nationalisme identitaire et défensif. C’est à quoi nous assistons aujourd’hui. Il s’avère que ce vieux discours recyclé, qu’on appelle par euphémisme l’autonomisme, a été remis à l’ordre du jour par une génération de fédéralistes et d’indépendantistes qui n’ont connu que des défaites. Ces figures politiques autrefois remplies d’espoir sont maintenant résignées à subir la modernité plutôt qu’à la façonner.

Heureusement, de nouvelles générations de femmes et d’hommes politiques moins marquées par les déceptions d’un autre siècle prennent place. On peut espérer que le nationalisme défensif et identitaire finira par céder le devant de la scène à de vrais projets politiques émancipateurs (québécois ou canadiens) capables d’inverser le dangereux repli sur soi qui nous guette. Le camp des défaites aura alors connu sa dernière bataille.

Qu'en pensez-vous? Exprimez votre opinion