Depuis 2014, la guerre a provoqué une triple rupture entre la Russie et l’Ukraine, en mettant fin aux relations politiques, économiques et culturelles entre deux États. La dernière guerre, qui a commencé le 24 février 2022, a aussi provoqué un véritable séisme entre les Églises orthodoxes dans deux pays, voire au sein de la communion des Églises orthodoxes à l’échelle mondiale.

Publié le 18 mai
Reneo Lukic
Reneo Lukic Professeur titulaire à la faculté des lettres et des sciences humaines, Université Laval

En Ukraine, l’orthodoxie se partage principalement entre deux Églises orthodoxes désormais opposées l’une à l’autre pour des raisons beaucoup plus politiques que théologiques. La première, l’Église orthodoxe ukrainienne, est la branche ukrainienne du patriarcat de Moscou. Placée sous la juridiction du patriarche de Moscou Kirill, elle réunit quelque 5 millions de fidèles. La deuxième est l’Église orthodoxe de l’Ukraine, dite autocéphale ou indépendante. Elle regroupe environ 15 millions de fidèles. Il est à noter que parmi les 15 Églises orthodoxes dites autocéphales réparties dans le monde, l’Église orthodoxe ukrainienne est la deuxième en importance, derrière celle de Moscou, avec ses 100 millions de fidèles. Son statut canonique indépendant lui a été reconnu par le patriarche Bartolomée 1er, primat du patriarcat de Constantinople, dont le siège est à Istanbul.

C’est par un décret (tomos) accordé par ce dernier que l’Église orthodoxe d’Ukraine a accédé à l’autocéphalie en 2019. Étant placée depuis 1686 sous la juridiction du patriarcat de Moscou, l’Église orthodoxe en Ukraine n’a donc acquis son autonomie véritable que très récemment. Il faut voir dans cette émancipation du patriarcat de Moscou une influence directe de l’indépendance de l’État ukrainien autoproclamé en 1991, au lendemain de la désintégration de l’Union soviétique.

Selon les propos de Petro Porochenko, alors président de l’Ukraine en 2018, l’émancipation de l’Église orthodoxe de l’Ukraine de la tutelle du patriarcat de Moscou a mis fin à « l’illusion impériale et [aux] fantaisies chauvinistes de Moscou ».

Pour le patriarche Kirill, la plus haute autorité religieuse en Russie, la reconnaissance de l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine place les fidèles de ce territoire du côté du schisme. Aussi a-t-il catégoriquement rejeté la décision du patriarcat de Constantinople en proclamant que « toutes les forces du mal sont réunies pour arracher l’Église ukrainienne de l’Église orthodoxe russe unifiée ». La réaction et le langage du Kremlin se sont alignés sur les propos de Kirill. Pour sa part, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, toujours en place, avait alors déclaré sur un ton quelque peu prophétique : « C’est une ligne de séparation, une nouvelle manifestation d’une scission colossale au sein de la société ukrainienne. La situation se terminera par une catastrophe globale. L’année 2014 n’a rien enseigné. »

« Forces du mal »

Rétroactivement, il appert que pour Moscou, la ligne rouge venait alors d’être franchie par l’État ukrainien et son Église d’État. À partir de 2019, l’intervention militaire russe couvrant l’ensemble du territoire ukrainien était alors non seulement envisageable, mais aussi parfaitement justifiée au nom de la guerre sainte contre les forces du mal. Dans son homélie prononcée le 27 février 2022, le patriarche Kirill qualifiera en effet de « forces du mal » tous ceux s’opposant à l’unité des deux Églises. Dans la même veine, le président Poutine et son porte-parole Dimitri Peskov sont allés plus loin encore en désignant ces forces du mal comme étant les nazis ukrainiens.

Le déni de l’indépendance et de la souveraineté de l’Ukraine par l’agression militaire russe, depuis le 24 février 2022, va ainsi de pair avec le déni de l’autocéphalie de l’Église ukrainienne.

PHOTO OLEG VAROV, ASSOCIATED PRESS

Le patriarche Kirill que le pape François a qualifié « d’enfant de chœur du président Poutine ».

C’est essentiellement le risque de perdre son influence sur les quelque 15 millions de fidèles orthodoxes en Ukraine qui a conduit Kirill à s’aligner totalement sur les visées politiques et militaires de Poutine face à l’Ukraine.

Si Poutine vise la soumission de l’État ukrainien, le patriarche Kirill cherche quant à lui à reprendre le contrôle de l’Église autocéphale d’Ukraine en forçant sa réintégration au sein du patriarcat de Moscou.

Ici, l’alliance du politique et du religieux, forgée en 2018 et en 2019 en vue de mater toute velléité d’indépendance du côté ukrainien, relève d’une tactique éprouvée ayant permis à Poutine de regagner la Biélorussie.

En somme, le soutien inconditionnel du patriarche de Moscou en faveur de la guerre a permis au pouvoir politique de lancer son intervention militaire en Ukraine, en sachant que la grande majorité des fidèles russes allait suivre les exhortations de Kirill en s’abstenant de participer aux manifestations publiques contre la guerre. La ligne de conduite édictée par le patriarche Kirill, jointe à la censure de médias non officiels et à la propagande tous azimuts du régime en place, explique la passivité d’une grande partie de la société civile russe face à la guerre actuelle, voire son soutien inconditionnel au régime de Poutine.

Certes, l’attitude du patriarche Kirill et ses prises de position font l’objet de critiques à l’intérieur même des Églises orthodoxes. Plus près de nous, le pape François n’y est pas allé de main morte en qualifiant Kirill « d’enfant de chœur du président Poutine ». Le patriarcat de Moscou a considéré comme « regrettables » les propos du pape. En réaction, la rencontre entre le patriarche Kirill et le pape, prévue pour le mois de juin 2022, a été d’un commun accord reportée à une date non précisée.

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