Dans la rubrique des risques à faire des affaires à l’étranger, un tournant a eu lieu le 4 février 2022 durant les Jeux olympiques de Pékin. C’est à ce moment que l’autocrate le plus puissant au monde, le Chinois Xi Jinping, a offert son appui inconditionnel au deuxième autocrate le plus puissant au monde, le Russe Vladimir Poutine, en déclarant que « l’amitié entre les deux États n’a aucune limite, il n’y a pas de champs de coopération qui sont interdits ».

Publié le 2 mai
Guy Saint-Jacques
Guy Saint-Jacques Ambassadeur du Canada en Chine de 2012 à 2016, fellow à l’Institut d’études internationales de Montréal

À la suite de l’invasion de l’Ukraine par le président Poutine 20 jours plus tard, des centaines de multinationales ont tout à coup réalisé que leurs liens avec la Russie devenaient intenables à cause des sanctions occidentales. La Chine n’est pas un endroit aussi problématique, mais les risques y sont plus grands qu’auparavant.

Un autre signal est l’utilisation éhontée par la Chine de la détention et de l’arrestation arbitraires. Un exemple concret est celui de l’homme d’affaires canadien James (Jianhua) Xiao. En 2017, des agents de l’État chinois l’ont kidnappé dans un hôtel à Hong Kong. Avant sa disparition et la confiscation de son entreprise, M. Xiao était le président du groupe Tomorrow, un conglomérat multi-milliardaire.

Aucune accusation n’a encore été portée même si la loi chinoise sur la Procédure criminelle de 2013 précise que personne ne peut être détenu plus de six mois sans que des accusations soient portées. Soixante-trois mois se sont écoulés depuis son enlèvement.

Personne n’est en sécurité dans une autocratie où il n’y a aucun engagement envers la primauté du droit. Aucune crédibilité ne devrait être donnée à une quelconque poursuite, tenant compte des précédents d’autres procès bidon chinois.

L’arrestation et le procès des otages canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor fournissent des exemples patents. Les deux Michael étaient la carte maîtresse utilisée par le président Xi pour obtenir la libération de la vice-présidente (Finances) de Huawei, Meng Wanzhou.

Le cas des deux Michael est un rappel inquiétant du fonctionnement des instances judiciaires des autocraties : détentions en secret, interrogations pendant des heures sous une intense pression psychologique et aucun accès à un avocat. Pas surprenant que 99,9 % des accusés en Chine soient trouvés coupables.

Il faut s’attendre à ce que M. Xiao reçoive le même traitement, pas pour un échange de prisonniers cette fois, mais pour le bénéfice de montrer la campagne anticorruption du président Xi à l’œuvre qui, en fait, est une arme brutale pour affaiblir les factions opposées, réelles ou imaginées, au sein du parti communiste chinois.

Ce qui est vraiment en jeu ici est le fait que le groupe Tomorrow a connu trop de succès, un peu à l’instar de ce qui est arrivé au fondateur d’Alibaba, Jack Ma, qui est disparu pendant trois mois.

Il est fort probable que la presse chinoise rapportera que Xiao a avoué ses crimes, admis sa culpabilité et exprimé des remords pour les torts causés par ses gestes. Les Québécois devraient prendre le tout avec un grain de sel.

L’an dernier, le président Xi a rappelé à tous que le Parti communiste chinois est au-dessus des lois et que les juges doivent se conformer aux vues du parti. Le président Poutine a utilisé des méthodes semblables avec la tentative d’assassinat, puis l’emprisonnement, de son opposant politique Alexeï Navalny.

De plus, la Chine s’attaque à des Canadiens d’origine chinoise en les menaçant et en utilisant des tactiques d’intimidation s’ils sont critiques à l’endroit de la Chine. De telles activités d’interférence, menées par des représentants chinois au Canada, se sont multipliées depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping.

Le fait de voir la Chine prendre la part de la Russie dans sa propagande devrait nous rappeler que toute information qui provient de sources chinoises, gouvernementales ou médiatiques devrait être considérée avec beaucoup de suspicion, sinon être entièrement rejetée.

Il y eut une époque où les multinationales étaient blasées au sujet des risques dans les pays des deux plus puissants autocrates de la terre, malgré les détentions arbitraires occasionnelles et les procès bidon. Cependant, cela a eu lieu avant que le président Poutine, avec l’appui de la Chine, ne lance une guerre pour éliminer le gouvernement démocratiquement élu de l’Ukraine. Le boycottage de la Russie par les compagnies multinationales est maintenant bien entamé.

En ce qui concerne la Chine, il y a toujours la liste connue des dangers : le travail forcé de ressortissants du Xinjiang, les partenaires chinois qui traitent avec l’appareil militaire du pays, le risque d’utilisation du commerce à des fins de représailles, sans oublier les procès arbitraires. Il faut maintenant se préparer pour l’éventualité de conséquences approchant celles auxquelles font face les multinationales en Russie. En février, les présidents Poutine et Xi nous ont ouvert les yeux sur cet important nouveau risque.

Après 30 ans de mondialisation et une forte dépendance envers les chaînes d’approvisionnement chinoises, il faut prévoir le jour où les multinationales pourraient devoir quitter la Chine. Nous devons donc accélérer nos efforts de diversification dès maintenant.

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