La guerre est donc revenue dans nos vies. Une guerre sourde, un peu lointaine, mais qui, en raison des parties impliquées, porte en elle la menace d’un embrasement général poussé par le feu nucléaire.

Publié le 15 mars
Julien Gravelle
Julien Gravelle Auteur

Déjà, on entend les appels à la manière forte, à l’intransigeance et on s’inquiète : nous serions-nous aliénés de notre capacité collective à nous défendre face aux agressions en éduquant une génération d’hommes plus progressistes et dotés de nouvelles compétences émotionnelles ? Des compétences telles que prendre soin de soi, être à l’écoute des autres, respecter les limites de tout le monde.

Pour certains, cette question a même des accents revanchards et ils appellent à un retour à des valeurs masculines plus conservatrices : agressivité, stoïcisme, sens du contrôle. Je ne suis pas d’accord, évidemment. Il faut revenir à l’origine de ce qu’on appelle les études de genre. Elles répondent à un besoin social.

Si, depuis une trentaine d’années, nos sociétés occidentales remettent en question la manière d’élever les filles et les garçons, c’est justement parce qu’elles en ont assez de cette guerre menée dans nos foyers et dans nos rues, principalement par les hommes. Les chiffres de la violence contre les femmes et les enfants nous ont mis au pied du mur. Ils décrivent une violence qui, si elle n’est pas seulement masculine, est davantage portée par les hommes, et souvent contre les hommes eux-mêmes. Nous tenons systématiquement le haut du pavé – et de beaucoup ! – en ce qui concerne les emprisonnements, les homicides ou encore le suicide.

Le stéréotype masculin s’est construit par et pour la guerre. Or, collectivement, nous avons fait le choix d’éduquer nos garçons différemment et je mets au défi quiconque de produire une analyse psycho-sociale prouvant que cette évolution ne se fait pas au bénéfice de tou.te.s !

Revenons à la guerre, dont on nous dit qu’elle va sous peu manquer de bras – comme si c’était une mauvaise nouvelle. Effectivement, nous manquons de jeunes gens élevés dans le mythe viril de l’héroïsme et du don de soi sur un champ de bataille. Rappelons-nous que toutes les entreprises historiques de lavage de cerveau collectif ont fait l’éloge de l’esprit combatif et d’une bravoure toute masculine.

L’épée est mâle, écrit Jablonka dans Des hommes justes. L’inverse est également vrai : le mâle est une épée. L’héroïsme est la marque même de la virilité, l’horizon auquel mesurer nos vies, quand on est un homme. Ce qui constitue à l’évidence une double arnaque. La première étant, évidemment, l’idée que le féminin ne saurait être brave. La seconde éludant ce que peut être l’envers de cette bravoure.

Si les Ukrainiens suscitent évidemment notre admiration par leur résilience et leur ténacité, il faut aussi se rappeler de quelle manière l’héroïsme s’exerce parfois à la guerre. Pierre Bourdieu, qui se souvenait de l’engagement des hommes de sa génération dans la guerre coloniale en Algérie, nous rappelle ce que peut faire la virilité quand elle se conjugue à l’obéissance et à la soumission.

Il écrit : « Ce que l’on appelle courage s’enracine ainsi parfois dans une forme de lâcheté : il suffit, pour s’en convaincre, d’évoquer toutes les situations où, pour obtenir des actes tels que tuer, torturer ou violer, la volonté de domination, d’exploitation ou d’oppression s’est appuyée sur la crainte virile de s’exclure du monde des hommes sans faiblesse, de ceux que l’on appelle parfois les durs parce qu’ils sont durs pour leur propre souffrance et surtout pour la souffrance des autres. »

L’histoire nous a prouvé qu’on peut faire toutes sortes de saloperies au nom du courage.

L’Ukraine, mise au pied du mur, génère actuellement ses « talents », pour reprendre un verbiage managérial en vogue. Elle a commencé à retenir les hommes à la frontière, souvent de jeunes hommes qui n’étaient absolument pas préparés à ramper dans la boue, dormir dans du linge humide ou abattre un homme à bout portant, et qui feront vite leurs classes. Ils iront là où naissent les mâles, dans la fureur et les cris, dans le ventre froid de la bête immonde. Et le pays aura à gérer pour les cinquante prochaines années cette armée de vétérans qui retourneront à la vie civile. L’Ukraine, tout comme la Russie, est déjà perdante.

Il est facile de refaire l’histoire, mais je ne peux pas m’empêcher de me poser la question : et si nous nous étions battus pour défendre nos convictions ? À savoir qu’il était nécessaire, voire vital d’élever différemment les garçons. Et si nous avions pris au sérieux les tombereaux d’études sur le genre et la socialisation genre ?

Nous aurions alors été absolument effrayé.e.s d’entendre les récits qui nous venaient depuis des années de Russie.

La haine des gais et des hommes efféminés, les propos sur les femmes qu’on « attrape par la chatte », la promotion incessante du culte du corps musculeux et de la testostérone, l’infinie tolérance pour le hooliganisme et les groupes masculins radicalisés ont fait un retour fracassant, et pas seulement en Russie.

Hélas, toutes ces choses ne nous ont pas dissuadé.e.s de continuer à considérer la Russie comme un partenaire honorable. Business as usual ! Un pays qui armait pourtant son corps social de millions d’hommes prêts à en découdre.

Nous n’avons pas pris au sérieux la conviction qui nous mène. Cette menace-là, à bien la considérer, aurait dû nous inquiéter tout autant que les velléités affichées d’impérialisme de Monsieur Poutine ou la prolifération nucléaire. Elle annonçait la guerre.

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