Lorsque notre premier ministre, François Legault, affirme : « Quand on regarde les GES par habitant, sur 60 États et provinces [...]. Le Québec est premier. On peut-tu être un petit peu fiers ? », on est tout de suite rassuré ! Le chiffre souvent repris est 10 tonnes de GES par habitant ; mais en creusant un peu plus, on se rend compte que la vraie empreinte carbone des Québécois est 50 % plus élevée, soit 15 tonnes de GES par habitant.

Publié le 2 mars
Andréas Louis et Benoit Waeckel Respectivement administrateur de The Shifters Montréal et animateur et formateur de la Fresque du Climat au Québec, et huit autres signataires*

Alors que les sept dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées, que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) nous rappelle une énième fois l’urgence d’agir, et que le Québec devrait à nouveau ne pas atteindre ses objectifs climatiques, il est temps de se reposer sur une vision complète de notre impact climatique.

Au Québec, les transports et l’industrie sont en cause

Depuis 1990, la quantité de gaz à effet de serre (GES) émis sur le territoire québécois est relativement stable : selon le dernier inventaire provincial, un Québécois émet environ 10 tonnes d’équivalent CO2 (eqCO2) par an. En cause : principalement les transports et l’industrie pour 43 % et 29 % respectivement ; mais aussi : le secteur résidentiel, commercial et institutionnel pour 10 %, l’agriculture pour 9 % et les déchets pour 8 %.

Malheureusement, ce n’est pas tout. Cette première méthode de calcul, qui comptabilise uniquement les GES émis sur le territoire québécois, inclut les émissions des biens exportés (métaux, aéronefs, bois, papiers, viandes de porc...) et les attribue aux Québécois. Inversement, cette méthode n’inclut pas les émissions des biens importés (véhicules routiers, extraction de pétrole et de gaz...) et ne les attribue donc pas aux Québécois.

Une seconde méthode, proposée par Dobson et Fellows, chercheurs à l’Université de Calgary, permet alors de calculer les GES émis par la consommation d’un Québécois. Ainsi, un Québécois émet plutôt environ 15 tonnes eqCO2 par an... soit une empreinte carbone deux fois supérieure à la moyenne mondiale !

10 ou 15 tonnes : ça change quoi ?

Pour limiter les impacts des changements climatiques, il n’y a qu’une seule solution : atteindre la neutralité carbone à l’échelle mondiale. Pour l’atteindre, il faudrait émettre entre 1 à 2 tonnes eqCO2 par personne et par an, au maximum, et compenser ces émissions par une séquestration équivalente de CO2. Ainsi, le gouvernement québécois s’est engagé à atteindre la neutralité carbone en 2050, date permettant de limiter le réchauffement à 1,5 °C si elle est atteinte à l’échelle mondiale.

Le gouvernement a ensuite préparé un plan pour atteindre cet objectif. Sauf que dans ce plan sont seulement comptabilisées les émissions produites sur le territoire québécois, et non celles liées à la consommation de ses résidants. L’effort collectif de réduction des GES à fournir n’est pas le même quand on doit partir de 15 tonnes, au lieu de 10, pour arriver à moins de 2 tonnes.

Pour atteindre son objectif, le gouvernement québécois s’appuie sur une politique ambitieuse d’électrification du transport routier. Cette électrification permet de rêver d’une élimination complète des émissions de GES liées au secteur. Sauf que ce calcul ne tient pas compte des émissions issues de toutes les étapes de vie d’un véhicule, dont celles situées à l’extérieur du Québec comme la production du véhicule et de sa batterie. Selon une étude du CIRAIG (Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services), en prenant en compte toutes ces étapes, les émissions ne seraient réduites que de 65 %.

Pour un Québec responsable

La province, soi-disant bonne élève en matière de climat au Canada et à l’international, fait pâle figure quand on lui montre sa copie notée d’un 15 tonnes eqCO2. Cette responsabilité cachée, pourtant à assumer, se voit d’autant plus accrue pour deux raisons communes aux pays développés.

Premièrement, chaque tonne de GES émise en trop par rapport à la capacité de séquestration des puits de carbone naturels, que ce soit en 1900 ou aujourd’hui, est responsable des changements climatiques. Le Québec dépasse cette limite depuis au moins 1990, et a donc une responsabilité historique.

Deuxièmement, le Québec a une économie forte, et a donc la capacité financière pour diminuer ses émissions et s’adapter aux changements, tout en aidant les pays en développement à faire de même.

Une mobilisation forte et rapide, indispensable

Face à ces constats, il ne faut pas se décourager, mais au contraire se mobiliser collectivement. Le Front commun pour la transition énergétique a proposé une feuille de route pour un Québec carboneutre qui présente des solutions structurantes. Il faut accepter que des secteurs entiers – transports, métaux et minéraux notamment – soient transformés. Leurs activités doivent être décarbonées ou leurs acteurs doivent être accompagnés vers un changement de secteur compatible avec l’urgence climatique.

De plus, la sobriété doit être considérée comme notre première alliée : remettre en question collectivement et individuellement nos besoins réduit directement nos impacts environnementaux. L’efficacité vient en second : miser sur des technologies dont l’efficacité et le potentiel sont démontrés et éviter les paris risqués avec des technologies non testées ou immatures, accroît nos chances de réussite.

Au sein de nos milieux de vie, notre dépendance à l’automobile doit cesser. D’un côté, il est nécessaire de réduire les distances parcourues en redéveloppant les emplois et les services au cœur des quartiers, et en arrêtant d’inciter financièrement les villes – par les taxes foncières – à contribuer à l’étalement urbain. De l’autre, les alternatives à l’auto solo, notamment les transports en commun et actifs, doivent être développées. Finalement, puisque des changements climatiques et sociétaux ont et auront lieu, il semble primordial de s’y préparer en déployant des stratégies de résilience au sein des territoires.

* Cosignataires : Jean-François Boisvert, président de la Coalition climat Montréal ; Daniel Roux, administrateur de Laval en Transition et cofondateur de la Mobilisation bois de l’Équerre ; Geneviève Dagneau, co-porte-parole de Laval en transition ; Catherine Houbart, directrice du GRAME ; Clélia Sève, coordonnatrice des Mères au front Montréal ; Samuel Lambert-Milot, administrateur de The Shifters Montréal ; Louka Kattan-Méthot, membre de The Shifters Montréal ; Aloïs Gallet, cofondateur de EcoNova Education

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