Le constat est proclamé par tous : le système de santé québécois est précaire. N’eût été la faible capacité du réseau d’absorber les patients atteints de la COVID-19 nécessitant une hospitalisation, les mesures sanitaires n’auraient probablement pas eu à s’appliquer avec autant de sévérité. Tentons de déterminer pourquoi le Québec s’est retrouvé dans un tel état de fragilité.

Publié le 19 février
Denis Soulières
Denis Soulières Hématologue et oncologue médical, CHUM

Les comparaisons du nombre de lits par personne ont confirmé ce qui comprimait déjà la capacité du réseau de la santé. Alors que nombre de commentateurs sociosanitaires décrient l’hospitalocentrisme québécois, il faut surtout constater la réduction comme peau de chagrin de notre capacité à offrir des soins intrahospitaliers depuis 30 ans, sans intensification conséquente des soins extrahospitaliers.

Le DJean Rochon, qui s’est récemment éteint, que beaucoup ont désigné comme le père de la médecine sociale et préventive au Québec, a amorcé pendant son passage comme ministre de la Santé et des Services sociaux le virage ambulatoire. Le but public était d’assurer une plus grande productivité en fonction des ressources hospitalières. Objectif en soi légitime face à l’évolution technologique. Par contre, cette orientation a rapidement réduit la capacité hospitalière par des compressions des dépenses de l’État, sans considération pour un maintien de nombre minimal de lits pour les soins qui ne peuvent être offerts sur une base ambulatoire. Et de fait, malgré cette ponction directe dans la capacité à hospitaliser les patients, l’absence d’ajustements subséquents dans les budgets de fonctionnement hospitaliers a forcé, sous TOUS les gouvernements subséquents, à des fermetures de lits supplémentaires périodiques pour boucler le budget.

Le nombre de lits disponibles, déjà extrêmement limité au Québec, a donc toujours été moindre que ce qui est rapporté dans les statistiques, surtout en période estivale ou de congé (Fêtes, relâche scolaire, jours fériés imposés dans le réseau, etc.).

Rappelons aussi à titre indicatif que les créations du CUSM et du CHUM se sont soldées par une réduction supplémentaire du nombre de lits disponibles sur le territoire montréalais, alors que ces hôpitaux ont aussi des mandats provinciaux.

Il est aussi marquant de constater qu’il n’existe pas de lieu indépendant mandaté pour observer l’évolution du réseau de la santé, pour le comparer, pour proposer des critères assurant une capacité de soins. Quelqu’un a vu des rapports périodiques de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) ou de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) à cet égard qui auraient inquiété ou rassuré en ce qui a trait au nombre de lits disponibles au Québec ? Ni l’un ni l’autre n’a une fonction spécifique à ce sujet, voire la capacité de recherche conséquente. Il y a donc des limitations structurales à la science étudiant l’état du système de santé québécois. De plus, il leur serait difficile de remplir ce mandat compte tenu de la paucité de données cohérentes sur l’état de santé non seulement du réseau, mais plus fondamentalement aussi de la population québécoise.

Faute de données adéquates et d’organisme indépendant pour les analyser, il est ardu de préciser le nombre de lits nécessaires pour accomplir la fonction sanitaire de l’État, voulant qu’on offre des soins suffisants et compétents selon des critères confirmés par la littérature mondiale, en tenant aussi compte d’imprévus ponctuels, comme la pandémie actuelle. Personnellement, puisque c’est le domaine de ma pratique, je me demande s’il existe au Québec des données spécifiant, pour l’oncologie, combien de lits devaient être attribués et réservés pour offrir des soins hospitaliers. Je doute que quelconque plan à cet égard existe dans les cartons du ministère de la Santé. Les hôpitaux n’ayant pas de mandats précis quant à leur mission et aux volumes attendus, ils ne peuvent définir des volumes annuels pour chaque pathologie. Chaque année, les hôpitaux modulent leur activité en fonction du budget alloué.

Alors que l’on connaît avec exactitude le nombre de patients hospitalisés en raison de la COVID-19 et le pourcentage de ceux-ci qui se trouvent aux soins intensifs, les statistiques pour les autres maladies sont invisibles, et ce, alors que les listes d’attente s’allongent.

Avant de discuter et d’agir pour refaire les fondements de notre réseau de la santé, pourrait-on auparavant s’entendre qu’il y a lieu de mieux connaître les choses à accomplir, à l’instar de la conduite des choses pour la COVID-19 ?

Je ne parle pas ici de refaire de sempiternelles consultations, mais de créer un organisme indépendant, en mesure de dresser le tableau de l’état des soins au Québec, de spécifier les manquements les plus graves, de présenter sans filtre politique ses conclusions et laissant aux dirigeants le soin d’annoncer leurs décisions sur les priorités qui mériteront un financement. Combien de lits sont nécessaires selon les volumes attendus ? Y a-t-il des milieux de soins à privilégier plutôt que d’autres ? Combien de médecins et d’autres professionnels de la santé doit-on affecter à chaque domaine d’expertise ?

Après la pandémie, ayons la pertinence de cesser les attaques corporatistes visant à dénigrer tel ou tel groupe de professionnels. Évaluons sans à priori les forces et les faiblesses des acteurs. Acceptons la comparaison sans écueil à l’égo. La santé est un bien-être personnel, mais elle se surveille par des prises de sang, le niveau de cholestérol, la glycémie, etc. Espérons la même chose pour notre réseau chéri de la santé. Qu’il soit en mesure de connaître sa tension artérielle, sa fonction rénale, la qualité de son cœur et de ses artères. Seulement par un bon diagnostic pourrons-nous prétendre savoir intervenir pour assurer sa pérennité. Et en connaissance de cause, on parlera des changements à apporter et du financement qui devra y être consenti.

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