Le crise qui sévit actuellement en Europe en raison d’une invasion potentielle de la Russie en Ukraine comporte de grands enjeux sur le plan énergétique. Le gaz russe vendu en Europe préoccupe beaucoup Washington, surtout depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

Publié le 26 janvier
Yvan Cliche
Yvan Cliche Fellow, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM)

Car l’Europe dépend à environ 40 % du gaz de la Russie pour ses besoins en énergie. Et l’Ukraine est à la fois un consommateur de ce gaz et une importante voie de transit vers le marché européen. Or, deux fois ces dernières années, en 2006 et en 2009, les Russes ont coupé momentanément l’approvisionnement de gaz vers ce pays en raison de disputes sur les prix. Mais ce transit représente aussi une source de bénéfices financiers pour l’Ukraine, soit 2 milliards de dollars en 2020. Toutefois, le volume transité a chuté de 25 % en 2021, ce qui a privé Kiev de revenus importants.

Cette relation parsemée de conflits a amené la firme Gazprom, le plus grand producteur de gaz au monde, détenu majoritairement par le gouvernement russe, à construire un tout nouveau pipeline visant à contourner l’Ukraine, voire, disent certains, à l’affaiblir : Nord Stream, mis en service en 2012, avec 1200 km de tuyaux passant sous la mer Baltique et reliant directement la Russie à l’Allemagne.

Avec une Allemagne se séparant de ses centrales nucléaires (2022) et de son charbon (2030), et devant remplacer ces énergies par du gaz, la firme Gazprom, en partenariat avec d’autres sociétés européennes, lance le projet Nord Stream 2.

Ce pipeline vise à doubler la capacité de transit de Nord Stream.

Sa construction, qui a débuté en 2018, est maintenant achevée. Mais le pipeline n’a pu encore être mis en exploitation, car officiellement toujours en attente d’autorisations réglementaires.

Dès ses débuts, ce projet d’acheminement additionnel de gaz russe a fait l’objet d’une vive opposition de la part de pays d’Europe de l’Est, notamment de la Pologne, inquiète d’une trop grande vulnérabilité envers un tel fournisseur.

D’alléchantes ventes de gaz pour les États-Unis

Cette position est entièrement partagée par Washington. Autant l’administration Trump que celle de Joe Biden ont affiché un fort consensus à l’encontre de Nord Stream 2. Les Américains soutiennent que ce pipeline va rendre l’Europe trop dépendante du gaz russe, la soumettant au chantage potentiel de Moscou. Et aussi contribuer à l’enrichissement des oligarques de ce pays.

Les États-Unis ont donné du muscle à cette opposition en adoptant des sanctions contre toute entreprise participant au projet Nord Stream 2, contribuant à allonger son échéancier, mais sans le stopper pour autant. Des intérêts commerciaux sont aussi en cause : depuis la révolution des gaz de schiste, les Américains sont devenus de gros producteurs de gaz, puis des exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL). En décembre dernier, les Américains ont même été les plus gros exportateurs de GNL dans le monde, une première, surpassant le Qatar et l’Australie, surtout en raison de la demande en Europe.

Le gaz russe est bien sûr un concurrent direct du GNL exporté à partir des États-Unis : tout retard dans la mise en service du projet Nord Stream 2 fait bien sûr l’affaire de ces sociétés gazières américaines.

Plusieurs observateurs apportent des nuances à la volonté supposée des Russes, notamment de la firme Gazprom, de pouvoir faire de la géopolitique avec son gaz. Ses ventes sont soumises à la politique de concurrence de l’Union européenne : la firme a d’ailleurs déjà été sanctionnée en 2012 pour abus de position dominante. On rappelle aussi que tout manquement à ses obligations contractuelles lui donnerait la fâcheuse réputation de fournisseur peu fiable, ce qui ne peut que nuire à son positionnement commercial futur sur le continent.

Sur le plan énergétique donc, la Russie a beaucoup à perdre d’une action militaire en Ukraine. Avec les sanctions qui en découleraient, elle compromettrait ses importantes ventes de gaz en Europe. Or, Gazprom affiche des profits records ces derniers mois, qu’elle ne souhaite sûrement pas compromettre. La Russie mettrait aussi en péril l’avenir de son pipeline Nord Stream 2, dans lequel elle a investi 11 milliards de dollars.

Le gaz russe, essentiel à la sécurité énergétique de l’Europe ou outil géopolitique dans les mains de Moscou ?

Chose certaine, les consommateurs en Europe sont les grands perdants de cette crise.

Car celle-ci ajoute de l’anxiété à une période déjà perturbante : les stocks de gaz sont bas et les prix ont explosé depuis six mois.

Toute nouvelle rupture d’approvisionnement et la hausse des prix qui s’en suivrait ne pourraient que mettre une pression supplémentaire sur le budget déjà éprouvé des ménages et celui des nombreuses industries qui en dépendent.

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