En tant que chercheurs s’intéressant aux déterminants de la santé mentale, nous sommes préoccupés par la santé mentale de nos jeunes, et par la difficulté pour eux d’avoir accès aux services en santé mentale.

Publié le 21 janvier
Marie-Claude Geoffroy et Jean-Philippe Gouin Respectivement professeure adjointe de psychologie scolaire à l’Université McGill (Chaire de recherche du Canada en prévention du suicide) et professeur titulaire de psychologie à l’Université Concordia (Chaire de recherche du Canada sur le stress chronique et la santé)*

Cette préoccupation ne date pas d’hier. Bien avant la pandémie de COVID-19, de nombreux jeunes souffraient de problèmes de santé mentale et avaient besoin d’aide. Le suicide est la deuxième cause de décès chez les jeunes âgés de 10 à 24 ans, et il est troublant de constater que le nombre de jeunes filles s’étant enlevé la vie a considérablement augmenté entre 1981 et 2017 au Canada.

Depuis le début de la pandémie, en mars 2020, et particulièrement puisque cette situation perdure encore aujourd’hui, la santé mentale de nos jeunes se détériore et leur capacité d’adaptation s’effrite. Ils ont besoin d’aide plus que jamais.

Dans l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec, menée par l’Institut de la statistique du Québec, nous avons mesuré les symptômes dépressifs et anxieux en 2018, à l’été 2020 et à l’hiver 2021. À l’été 2020, à la fin de la première vague de la pandémie, ces jeunes adultes ont été résilients ; nous n’avons pas observé de changement marqué dans leur santé mentale entre 2018 et 2020. Cependant, à l’hiver 2021, après un an de pandémie, nous avons observé une augmentation générale de la détresse psychologique chez les jeunes.

Ce qui est préoccupant est que la proportion de jeunes ayant des symptômes dépressifs sévères est passée de 6 % en 2018 à 8 % en 2020, puis à 10 % en 2021.

Pour les symptômes anxieux sévères, la proportion est passée de 5 % en 2018 et en 2020 à 9 % en 2021, soit des taux qui ont presque doublé sur une courte période.

Tous les indicateurs pointent dans la même direction. Il y a un besoin accru de services en santé mentale au Québec.

Période de risque

Les études antérieures montrent que le passage à l’âge adulte est une période de risque pour l’émergence de troubles de santé mentale. Depuis mars 2020, les jeunes doivent s’adapter à la scolarisation en ligne, à un marché du travail instable, à la perte de liens sociaux. Ces difficultés surviennent durant un moment charnière de leur vie, où la santé mentale est déjà fragile.

Afin d’atténuer, dans l’immédiat et pour le futur, les conséquences néfastes de la pandémie sur la santé mentale des jeunes, il nous faut faciliter l’accès aux interventions déjà efficaces et disponibles dans le réseau de la santé et innover pour offrir des services complémentaires répondant à leurs besoins. Or, l’accès aux services de santé mentale est désespérément lent et complexe. De plus, ces jeunes ont souvent un revenu insuffisant pour recourir à des services de santé mentale au privé.

On constate notamment un manque criant de psychologues dans le réseau public. Une pénurie documentée depuis plusieurs années. Le délai d’attente pour une consultation en psychologie est actuellement de 6 à 24 mois. Ce délai, c’est une éternité lorsqu’on est jeune et qu’on souffre.

Un problème de santé mentale non traité et qui perdure peut empêcher les jeunes de terminer leurs études, de travailler ou encore d’établir une relation amoureuse.

Le découragement peut s’installer. D’ailleurs, plus de 70 % des problèmes de santé mentale apparaissent avant l’âge de 25 ans.

Il ne s’agit pas simplement d’ouvrir des postes de psychologues dans nos institutions, mais aussi d’éviter l’exode actuel des psychologues vers les cabinets privés. Pour y arriver, le gouvernement doit consulter les psychologues pour créer des conditions de travail qui permettent l’offre de meilleurs services en santé mentale au public. La pandémie a exacerbé de nombreuses inégalités sociales au sein de notre société. Il est important de maintenir au sein de notre réseau public une expertise de haut niveau. Pour ce faire, il incombe au gouvernement de donner les moyens à notre réseau public et aux psychologues d’offrir des services en santé mentale de qualité à toute la population.

Nous unissons nos voix à la voix de milliers d’autres cliniciens, de chercheurs et à la Coalition des psychologues du réseau public québécois⁠1 pour rappeler l’urgence d’investir dans la santé mentale, pour prendre soin des jeunes maintenant et pour leur permettre de bâtir un futur meilleur. ⁠2

1. Consultez le site de la Coalition des psychologues du réseau public québécois
2. Lisez la lettre ouverte de Karine Gauthier : « Il est temps d’investir en santé mentale »

*Cosignataires : DAmal Abdel-Baki, psychiatre et professeure titulaire au département de psychiatrie, faculté de médecine, Université de Montréal et chef du continuum santé mentale jeunesse du CHUM ; DAnthony Gifuni, psychiatre à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas et professeur adjoint (clinique) au département de psychiatrie de l’Université McGill ; Sylvana Côté, professeure titulaire de santé publique à l’Université de Montréal et chercheuse au centre de recherche du CHU Sainte-Justine ; DNicholas Chadi, pédiatre clinicien-chercheur spécialisé en médecine de l’adolescence et toxicomanie au CHU Sainte-Justine ; Michel Boivin, professeur titulaire de psychologie à l’Université Laval et Chaire de recherche du Canada ; Isabelle Ouellet-Morin, professeure associée de criminologie à l’Université de Montréal et Chaire de recherche du Canada sur les origines développementales de la vulnérabilité et de la résilience ; Massimiliano Orri, psychologue à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas et professeur adjoint de psychiatrie à l’Université McGill ; Marie-Hélène Pennestri, psychologue à l’Hôpital en santé mentale Rivière-des-Prairies et professeure adjointe en psychologie du counseling à l’Université McGill ; Simon Larose, professeur titulaire au département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage à l’Université Laval ; Srividya Iyer, psychologue et professeure agrégée de psychiatrie à l’Université McGill, chercheuse au Centre de recherche de l’hôpital Douglas ; Martin Lepage, professeur James McGill de psychiatrie à l’Université McGill et chercheur au Centre de recherche Douglas, et psychologue au CIUSSS Ouest-de-l’Île-de-Montréal

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