Alors que le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken arrive vendredi à Genève pour une rencontre avec son homologue russe Sergei Lavrov sur la crise ukrainienne, la plupart des commentateurs et des experts se demandent ce que la Russie désire réellement en Ukraine.

Publié le 20 janvier
Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)*

La semaine dernière, en éditorial, le Globe and Mail se demandait plutôt ce que l’Occident voulait en Ukraine et suggérait une solution tout à fait raisonnable au différend qui l’oppose à la Russie sur le statut international de la République ukrainienne.

L’Occident veut une Ukraine indépendante, écrit le journal. Voilà une évidence, et même la Russie est d’accord avec ce principe. Mais comment atteindre cet objectif lorsque les intérêts de sécurité des uns et des autres sont aussi divergents ?

À Kiev, on pense que le seul moyen d’y parvenir est d’adhérer à l’OTAN et à l’Union européenne et de placer la Russie devant le fait accompli.

L’Ukraine bénéficierait des garanties de sécurité offertes par l’article 5 de la Charte de l’OTAN et des généreuses subventions de l’Union destinées à renforcer son économie. L’ancrage à l’Ouest serait le bouclier par lequel l’Ukraine assurerait sa liberté et son développement.

La Russie ne voit pas les choses ainsi. Au cours des 30 dernières années, plus d’une quinzaine d’ex-pays d’Europe de l’Est et de l’Union soviétique ont « fui » la dictature soviétique en rejoignant l’Ouest. Personne ne veut vivre dans l’empire russe, et c’est bien normal. En même temps, l’OTAN s’est dangereusement rapprochée de ses frontières aux yeux de Moscou. Nul ne peut ignorer sa géographie, et la Russie a subi trop d’invasions catastrophiques pour l’oublier.

Le modèle autrichien

Pour Moscou, le basculement de l’Ukraine à l’Ouest est une ligne rouge à ne pas franchir, d’où son comportement agressif envers Kiev, qui a vu la Crimée être annexée et certains territoires ukrainiens à l’est tomber sous la coupe de « séparatistes ». Il faut trouver une solution à la crise actuelle. Le Globe and Mail en propose une : négocier pour l’Ukraine un statut de pays neutre sur le modèle qui fut accordé à l’Autriche en 1955 afin de faire tomber la pression qui montait à cette époque entre l’Est et l’Ouest.

L’Autriche était occupée par les quatre vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale (États-Unis, Royaume-Uni, France et Union soviétique). Il a fallu une dizaine d’années pour aboutir à un compromis convenu par tous : en échange du retrait de ses troupes, l’Union soviétique a reçu l’assurance que l’Autriche serait neutre tout en préservant ses institutions démocratiques et son système économique occidentaux. L’Autriche est restée neutre depuis et n’a pas l’intention de devenir membre de l’OTAN.

Ce qui est bon pour l’Autriche devrait l’être aussi pour l’Ukraine. Le statut de pays neutre n’exclut en rien des relations étroites avec les Occidentaux et même l’approfondissement des liens avec l’Europe et les États-Unis. La Finlande, la Suède, la Suisse et l’Irlande, les autres pays neutres européens, vivent très bien ce statut et ont des institutions démocratiques tout aussi solides, sinon plus, que plusieurs de nos démocraties membres de l’OTAN.

Un geste de l’Ukraine

Mais pour que la négociation s’ouvre sur un statut de neutralité, il est indispensable que l’Ukraine retire sa demande d’adhésion à l’OTAN.

Ce geste, fort, ne sera pas facile à faire. Depuis une quinzaine d’années, tous les gouvernements ukrainiens ont fait de l’adhésion à l’Alliance atlantique un des piliers de leur politique étrangère. Ils ont même réussi à entraîner presque la moitié des Ukrainiens, d’abord très réticents, dans leur sillage. En même temps, ils ont berné leur opinion publique, car si l’OTAN a effectivement adopté une politique de la porte ouverte à qui veut entrer, l’Alliance a pris un soin particulier à multiplier les obstacles sur le chemin de l’adhésion de l’Ukraine.

Au lieu de vivre dans l’illusion, l’Ukraine doit revenir sur terre. Elle partage une longue frontière avec la Russie. L’armée russe est à ses portes. Elle sait pertinemment qu’aucun pays de l’OTAN ne viendra à son secours si la Russie décide d’une intervention militaire.

Elle en subira toutes les dévastations propres à un conflit militaire. Le temps du compromis est arrivé. Et l’OTAN doit cesser d’entretenir un discours public démagogique sur l’adhésion de l’Ukraine et aider Kiev à prendre une décision difficile.

Malheureusement, l’heure ne semble pas être au réalisme à Kiev. Dans une tribune publiée par Le Figaro lundi, le ministre ukrainien des Affaires étrangères n’a rien trouvé de plus intelligent à écrire que de se moquer des conceptions « fantaisistes » des élites françaises (une allusion à Emmanuel Macron) envers la Russie, tout en suppliant Paris de venir à son aide. Cela ne laisse présager rien de bon.

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