Depuis deux ans, on peut lire divers commentaires dans les médias ou réseaux sociaux sur ce que devraient penser ou ne pas penser les citoyens qui essaient de se faire une idée de la présente situation sanitaire.

Publié le 19 janvier
Joël Monzée
Joël Monzée Docteur en neurosciences et éthicien

Par ailleurs, on critique parfois la lecture que certains font de la science. D’autres essaient de définir ce qu’est ou n’est pas un avis scientifique en se basant uniquement sur ce que pensent des personnalités universitaires ou du milieu hospitalier.

Si, un jour, vous participez aux « clubs de lecture » offerts dans le cadre de la formation scientifique (maîtrise, doctorat et postdoctorat), vous verrez qu’aucun article ne sort vivant d’une telle épreuve. En effet, c’est impossible, pour un scientifique, d’éviter des biais, des raccourcis, des analyses statistiques aussi nécessaires que limitatives, des méthodologies réductionnistes pour faire une mesure d’un épiphénomène, etc. Mes articles sont autant détruits que ceux de mes collègues. C’est un puissant processus de réflexion pour développer le sens de l’éthique intellectuelle.

Un triste drame de plus en plus commun, c’est que de nombreux « influenceurs » ne lisent que les conclusions des articles.

La plupart du temps, ils ont une solide formation de premier cycle, mais ils ne disposent pas toujours des connaissances pour nuancer leur avis. Ou ils généralisent le microcosme sur lequel ils basent leurs certitudes. Jean Fourastié nommait cela l’ignorance commune.

Bien sûr, ces influenceurs s’appuient sur des théories établies par divers chercheurs. Toutefois, ces théories ne sont valides que le temps d’un souffle, car aucune ne survit à l’épreuve du temps si, moindrement, elles expliquent les phénomènes du vivant. Certes, il y a des tendances qui se maintiennent, mais les études subséquentes viennent progressivement nuancer ou défaire toutes les croyances initiales, même présentées comme scientifiques.

Liens avec l’industrie

Un autre drame commun, c’est qu’on ne scie pas la branche sur laquelle on est assis. De nombreux laboratoires et départements universitaires sont pieds et poings liés par des contrats avec l’industrie. Une subvention se partage à 60 % pour le chercheur et à 40 % pour le département et l’université ou l’hôpital. Cela met automatiquement une pression sur ce qui sera publié ou non. Durant mon doctorat et mon postdoctorat, j’ai rencontré de nombreux chercheurs contraints de se taire. Même Santé Canada est parfois bien embarrassée par Industrie Canada, car le lobbying est très puissant pour privilégier l’économie au détriment de la précaution.

Comme scientifique, j’ai appris deux choses : l’humilité et la circonspection. Somme toute, il faut faire attention à tout ce que l’on ne connaît pas et que l’on ne maîtrise pas. C’est ce qu’on appelle l’ignorance savante.

Certes, nous pouvons donner un avis, mais cela n’engage que nous-mêmes. On peut s’inspirer de collègues, mais les références risquent d’être circulaires quand on ne cite que des personnes du même sérail. Il faut accepter de nuancer sa pensée, surtout si celle-ci est exprimée dans les médias. Les certitudes ne sont pas de la science.

De plus, il faut admettre que tout avis est influencé par notre domaine de recherche, notre perspective théorique, notre profil universitaire et les méthodes utilisées, nos dogmes reposant sur l’illusion de consensus, nos émotions, nos croyances, nos idéaux, etc. Il est dangereux (pour la société au sens large) de ne pas considérer les intentions et les croyances qui animent chaque chercheur. Nous sommes des êtres humains et nous pouvons nous tromper… ou changer d’avis ! Celui qui se croit à l’abri de cela n’est plus scientifique, mais s’inscrit dans une démarche religieuse, comme le transhumanisme.

Crise sanitaire ou politique ?

Actuellement, on est bien plus dans une crise politique qu’une crise sanitaire. On gère le nombre de lits, pas un virus. Jusqu’à preuve du contraire, je reste avec la croyance de l’honnêteté de personnes comme Horacio Arruda et des membres de la cellule de crise mise en place par François Legault. Ils ont des choix difficiles à faire. Toutefois, nier que certains influenceurs médicaux essaient de tirer parti de la situation pour mettre en lumière leurs intérêts (même à vocation humanitaire, comme le financement d’une fondation hospitalière, leur chaire de recherche ou leur département) est un risque qu’il est préférable de ne pas prendre.

Pour finir, je dirais que, dans les universités et divers groupes de réflexion aussi discrets que scientifiques, les discussions sont similaires à celles que nous avions publiquement en mars et avril 2020 : c’est-à-dire qu’il y a plein d’avis divergents et nous essayons de comprendre, de modéliser, de questionner, de redéfinir nos modèles explicatifs, etc. C’est ça, la science. La vraie. Elle repose sur des confrontations d’idées sur la base de nombreuses études scientifiques et elles font évoluer la connaissance au sens large.

En mai et juin 2020, il y a eu des demandes claires pour offrir une illusion de consensus. Des orientations ont alors contraint de nombreuses personnes – tout autant scientifiques que celles mises en évidence dans les médias – à s’autocensurer. Il faudrait être fou pour prendre le risque de recevoir des coups de bâton (« covidiot », « complotiste », etc.).

En conclusion, il y a actuellement tellement de choses qu’on ne sait pas sur le virus et ses variants, leurs effets ou ceux des médicaments proposés à la population pour éviter des complications. Restons humbles, respectueux et circonspects…

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