En 2015, le ministère des Transports du Québec m’a confié la réalisation d’une étude de préfaisabilité sur un troisième lien routier à l’est de Québec. Depuis, le débat a évolué et les options se sont multipliées. Cette lettre présente une analyse du dossier sous l’angle de sa faisabilité, mais également de sa nécessité.

Publié le 13 janvier
Bruno Massicotte
Bruno Massicotte Professeur titulaire de génie civil, Polytechnique Montréal*

Le temps faisant son œuvre, il faudra éventuellement envisager des réparations importantes aux deux ponts actuels. La création d’un lien routier additionnel ne doit donc pas être écartée, surtout dans un contexte où la fermeture prolongée de l’un des ouvrages existants entraînerait des répercussions désastreuses sur les plans économique et environnemental.

Des risques élevés de dépassements budgétaires

Plusieurs options ont été envisagées jusqu’ici. La proposition actuellement considérée compte parmi celles qui comportent le plus de risques. Les projets de tunnels viennent en effet avec un haut niveau d’incertitude en raison principalement de la nature des sols, en partie inconnue. Il n’est pas rare que ce genre de projet voie son échéancier prolongé et engendre des dépassements de coûts importants.

Avec un diamètre de près de 20 m, le projet de tunnel envisagé est à la limite de ce qui est techniquement réalisable.

Très peu d’entreprises de construction dans le monde sont présentement en mesure de réaliser pareil ouvrage et aucune ne s’aventurera dans un tel projet sans avoir la garantie que le propriétaire absorbera les dépassements budgétaires associés aux imprévus.

Des normes de sécurité à respecter

Les tunnels sont des ouvrages où la sécurité des usagers doit être assurée. En cas d’incendie, les usagers doivent avoir accès à des issues de secours menant à des corridors protégés et ventilés. Les services d’urgence doivent aussi pouvoir accéder rapidement au site de l’accident. Pareilles conditions seront difficiles à mettre en place pour un tunnel à six voies de circulation sur deux niveaux. Un double tunnel avec des interconnexions régulières serait sans doute préférable.

Contraintes et impacts du projet actuel

Le tracé actuel relie l’autoroute 20 au sud à l’autoroute Laurentienne au nord. Les pentes et les courbes du tracé feront en sorte que le transport lourd roulera à vitesse réduite alors qu’on ne pourra pas y transporter de matières dangereuses. Il est ainsi difficile de concevoir qu’une telle infrastructure améliorera la circulation des usagers de la route. Elle pourrait être bénéfique pour l’est de Lévis, mais il est peu probable qu’elle soit utile pour les gens de la capitale nationale. En fait, ce sont eux qui subiront les contrecoups lors de la construction et de l’afflux de trafic au carrefour déjà très congestionné des autoroutes de la Capitale et Laurentienne, et ce, sans en tirer de bénéfices tangibles. La proposition actuelle constitue un choix que l’on devrait remettre en question.

Scinder le projet pour réduire les coûts et mieux servir les usagers

Pour mieux servir la population, une option à envisager serait de scinder le projet en deux, en créant un lien de type transport collectif entre les centres-villes de Québec et de Lévis et en ajoutant un troisième lien routier à l’endroit où il serait le plus avantageux. Chacun des liens répondrait ainsi à des besoins différents. Le lien routier pourrait prendre différentes formes, mais un pont serait le choix optimal du point de vue du coût et de l’échéancier. Trois sites sont envisageables : près des ponts actuels, à l’ouest de Cap-Rouge et à l’est de Lauzon.

Il est fort probable que deux projets distincts, bien intégrés aux réseaux de transport en commun et de transport routier, coûteraient au final moins cher à l’État et pourraient être réalisés plus rapidement que le projet actuellement considéré.

Repenser le projet collectivement

Mon intervention se limite essentiellement aux enjeux et défis techniques. Les questions de développement économique, de protection de l’environnement, d’urbanisme et autres doivent être incluses dans le débat. Je laisse le soin aux experts dans ces domaines d’apporter leur éclairage sur ces points.

Il n’y a certes pas de choix simple, mais l’option présentement envisagée mérite très sérieusement d’être reconsidérée, collectivement. Il s’agit d’un exercice qui doit être entrepris, sereinement et sans partisanerie politique, au bénéfice des générations futures.

* L’auteur de ce texte est professeur titulaire au département des génies civil, géologique et des mines de Polytechnique Montréal. Les propos reflètent son opinion personnelle et professionnelle seulement, et ne doivent d’aucune façon être interprétés comme une prise de position officielle de Polytechnique Montréal.

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