En collaboration avec le professeur de sociologie à l’Université Concordia Jean-Philippe Warren, La Presse propose le dossier : « Toujours trop, jamais assez : comment nous sommes entrés dans une ère de l’excès ».

Publié le 30 déc. 2021
Nathalie Cadieux
Nathalie Cadieux Professeure à l’École de gestion, Université de Sherbrooke

« Que feras-tu si on te remplace par un robot ? » Voici la question qui m’a été posée il y a quelques années par un de mes estimés collègues. La question impose réflexion et apparaît empreinte d’une certaine lucidité à l’ère de la transformation numérique.

Selon les perspectives de l’emploi publiées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en 2019, 14 % des emplois actuels pourraient disparaître sous l’effet de l’automatisation au cours des 15 prochaines années, et 32 % supplémentaires pourraient être profondément transformés en raison de l’automatisation des tâches.

Bien que ces perspectives étaient jadis jugées alarmistes, il est clair que la progression fulgurante de la pénurie de main-d’œuvre, tout comme les défis soulevés durant l’urgence sanitaire, rendent ces prédictions de plus en plus plausibles.

Et pour les travailleurs qui conserveront leur emploi, les choses ne seront pas simples. Il leur faudra impérativement s’adapter à la quatrième révolution industrielle, marquée par une économie plus que jamais guidée par les données, l’automatisation et la convergence des technologies.

Le technostress

Que l’on soit un travailleur manuel ou un travailleur du savoir, les changements technologiques en cours et à venir sont susceptibles de générer du technostress.

Pour les travailleurs manuels, on assiste à une baisse de la demande pour des compétences techniques et à une demande accrue pour des tâches orientées vers le processus. Ces nouvelles demandes exigent donc des travailleurs une capacité d’ajustement importante dans un contexte de changements fréquents.

Il ne s’agit plus pour les travailleurs de maîtriser certains outils, mais bien de pouvoir lire un tableau de bord, suivre des données prises par des capteurs en temps réel, manœuvrer un robot collaboratif, enfiler un exosquelette pour déplacer de lourdes charges, etc.

Cela suppose évidemment une certaine littératie numérique, soit une capacité à utiliser, lire, décrypter et comprendre les informations fournies par ces outils technologiques. Malheureusement, six adultes sur dix n’auraient pas les compétences de base par rapport aux technologies de l’information et des communications.

Les défis de la quatrième révolution industrielle ne sont pas propres aux travailleurs manuels ou faiblement qualifiés. Même si les travailleurs du savoir disposent en général déjà d’une connaissance de base plus élevée liée à l’utilisation des technologies, ils ne sont pas pour autant épargnés. Nous n’avons qu’à penser aux robots professionnels, au recours massif aux plateformes collaboratives, aux technologies portables, etc.

Trois caractéristiques des technologies permettent d’ailleurs de comprendre le stress généré par les technologies chez ces travailleurs.

Des caractéristiques « stressantes »

D’abord, les technologies sont accessibles. Tous les utilisent, alors tous s’attendent à ce que les autres les utilisent. À titre d’exemple, une enquête réalisée l’an dernier au Québec a permis de constater que 81 % des adultes québécois ont un téléphone intelligent ; quelques heures pour répondre à un texto et on s’inquiète de vous !

Ensuite, les technologies sont intrusives. Elles nous rendent beaucoup plus accessibles en tout temps et en tous lieux. Le meilleur exemple pour illustrer ce constat est le recours massif aux plateformes collaboratives telles Zoom ou Teams.

En un clic, il est possible de savoir si vous êtes en ligne, à quel moment vous l’avez été pour la dernière fois ou si vous avez lu le message de votre collègue, sans y répondre instantanément parce que vous étiez en réunion.

On peut vous texter ou vous appeler via ces plateformes, et ce, sans même que vous ayez fourni un numéro de téléphone. Il y a certainement de nombreux avantages à la flexibilité offerte par ces plateformes, mais le sentiment d’invasion numérique est malgré tout bien présent et assurément légitime.

Finalement, les technologies sont dynamiques. Tout évolue… rapidement ! Nous sommes constamment exposés au nouvel interface d’un logiciel ou à de nouveaux outils technologiques. Imprimante, ordinateur, photocopieur, téléphone intelligent, etc., la liste est longue, mais dans un contexte de charge de travail élevée, la pression est souvent importante pour acquérir rapidement les compétences liées à l’utilisation de ces outils.

À quand un droit à la déconnexion ?

Transformation numérique, robotisation, réingénierie des processus, télétravail hybride : ces mots résonnent partout à l’heure actuelle, et ce, dans une majorité d’organisations où la flexibilité est devenue le mot d’ordre. La technologie en trame de fond accélère ces changements, les appuie, les rend possibles. Mais que signifient ces mots pour les travailleurs ?

À la lueur des exemples exposés précédemment, nous réalisons à quel point l’humain doit être résilient et s’adapter rapidement. Cela nous conduit dès lors à l’aboutissement de la réflexion face à la question initiale : Que feras-tu si on te remplace par un robot ?

Même si la spécialiste en ressources humaines en moi envisage avec difficulté un tel avenir, je crois avoir trouvé au moins une partie de la réponse : pour ma part, je vais ENFIN prendre de vraies vacances !

Et qui sait, peut-être pourrons-nous nous offrir collectivement et légalement un vrai droit à la déconnexion en nous approchant (un peu) de cette société des loisirs que nous n’espérions plus.

À lire demain : Mort à la croissance économique ?

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