Longtemps, l’Ouest canadien a été considéré comme une terre promise, un espace de nouveaux commencements. Au début du XXe siècle, les terrains dans les Prairies étaient vendus à des prix dérisoires, nourrissant les rêves les plus fous. La tradition de la colonisation utopique, soit l’établissement de sociétés marginales, désireuses de recréer un monde meilleur, a laissé sa marque dans l’Ouest.

Publié le 1er déc. 2021

On peut penser au phalanstère du docteur français Adalbert Tanche à Sylvan Lake, en Alberta, qui souhaitait installer une société d’anticléricaux socialistes en 1906, ou encore à la commune socialiste de Hamona en Saskatchewan au tournant du XXsiècle. La quête de la liberté, de l’éloignement des carcans des sociétés plus établies, guidait une partie des migrations vers les plaines.

L’Alberta s’est construit sur le mythe fondateur d’un monde évoluant loin du gouvernement central, où toutes les expérimentations politiques étaient permises.

Puis, vinrent la découverte du pétrole et le premier boom pétrolier dans la période de l’après-Seconde Guerre mondiale, alimentant encore plus ce mythe d’une société de tous les possibles. L’économie du pétrole est devenue un pilier identitaire de l’Alberta, d’où la difficulté à accepter ses déboires.

Depuis, la vie de la province a été rythmée par les aléas du cours de pétrole, avec des creux pénibles que la population a traversés soutenue par l’espoir que la prochaine reprise se profilait à l’horizon. Avec les richesses engrangées en période de prospérité, la province s’est bâti une réputation enviable, attirant les travailleurs de partout au pays. Elle s’est aussi forgé un caractère distinct, marqué par une résistance aux politiques du gouvernement central en matière de gestion des ressources naturelles et par ce qu’on a appelé l’Alberta Advantage, un avantage représenté par un gouvernement non interventionniste, des taxes et des impôts avantageux, des salaires élevés et des services comme la santé et l’éducation accessibles et efficaces. Or, l’espoir de la prochaine reprise s’amenuise et l’avantage albertain s’érode. La province traverse une crise identitaire certaine, marquée par un exil de la jeunesse.

Exode des cerveaux

En tant que professeure, j’ai le privilège de côtoyer au quotidien des jeunes brillants, ambitieux et bilingues. Depuis quelque temps, ils sont de plus en plus nombreux à manifester leur désir de partir, ne se reconnaissant plus dans la culture politique de la province et n’étant plus capables de se projeter dans l’avenir sur un territoire qui vit de ses gloires passées. Les chiffres tendent à appuyer cette observation.

Dans la dernière année, l’Alberta a vu sa plus faible croissance de population depuis quatre décennies. Elle perd aussi au solde des échanges migratoires interprovinciaux. La province, qui compte sur sa population parmi les plus jeunes au pays pour dynamiser son économie, assiste à un vieillissement de ses centres urbains et à un exode des cerveaux qui touche particulièrement les jeunes professionnels, ce qui pourrait nuire à une éventuelle relance.

Outre le marasme pandémique et économique, deux éléments majeurs font en sorte qu’il est en train de s’opérer une déconnexion dangereuse entre la province et sa jeunesse.

D’abord, il y a le manque de volonté du gouvernement d’articuler un discours convaincant en matière d’enjeux environnementaux. Pourtant, les catastrophes qui s’abattent sans répit sur la province voisine, allant des incendies de forêt aux inondations, montrent au quotidien que les changements climatiques n’ont rien de théorique. Plutôt que d’adopter des mesures ambitieuses, le gouvernement albertain s’inscrit dans une tradition de négation des effets pervers de l’industrie du gaz et du pétrole, où les inquiétudes du public et des environnementalistes sont tournées au ridicule.

La plateforme du Parti conservateur uni table sur le mythe fondateur en soulignant que l’industrie du pétrole et du gaz albertain représente l’histoire d’un succès et qu’elle témoigne de leadership en matière environnementale. Certes, le gouvernement de la province investit dans les énergies renouvelables, mais il dépense également l’argent des contribuables pour changer les perceptions du public sur le pétrole grâce à son « energy war room » dont la mission est de redorer le blason de cette industrie polluante, notamment dans l’Est où elle est vertement critiquée. La délégation albertaine envoyée à la conférence de Glasgow sur les changements climatiques, comptant seulement deux délégués, est aussi un symbole du manque d’intérêt de la province en ce qui concerne ces enjeux. Les jeunes, qui vont payer les frais de l’inaction environnementale, méritent davantage d’ambition.

Un autre élément doit être considéré pour expliquer l’envie de s’établir ailleurs d’une frange de la relève : le gouvernement se livre à une guerre sans merci contre l’éducation postsecondaire. Alors qu’il a déjà commencé à réduire de manière dramatique les budgets des collèges et des universités, il prévoit le faire davantage dans les trois prochaines années en amputant le budget du postsecondaire de 1,18 milliard de dollars. Pour répondre aux compressions, les établissements postsecondaires sabrent les services aux étudiants, licencient du personnel et augmentent fortement les droits de scolarité. Contrairement au Québec, où la culture de la manifestation est bien implantée, l’idée de prendre la rue et d’occuper l’espace public n’est pas aussi populaire en Alberta. On a vu les étudiants manifester cet automne, mais le mouvement reste timide. En guise de protestation, certains décident simplement de tirer leur révérence.

Le premier ministre albertain, Jason Kenney, a choisi le pétrole plutôt que les programmes sociaux et des mesures ambitieuses pour assurer la transition énergétique. Le prix à payer sera peut-être celui d’une jeunesse désillusionnée, qui a de bonnes raisons de chercher ailleurs sa terre promise.

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