La plupart des observateurs de la scène internationale et de la place que le Canada y occupe doivent admettre à regret que notre politique étrangère n’est plus qu’une pâle copie de ce qu’elle a déjà été. Nous sommes loin de la période où la vision d’un Lester B. Pearson sur un Canada actif dans le système des organisations multilatérales était couronnée d’un prix Nobel de la paix. Est-il trop tard pour corriger le tir et redonner au Canada une voix crédible au sein de la communauté internationale ? Nous croyons que c’est malgré tout possible.

Mario Renaud et Robert Letendre Groupe de réflexion sur le développement international et la coopération (GREDIC)*

Reconnaître notre interdépendance

L’interdépendance entre les nations est de plus en plus évidente et une coopération basée sur une vraie solidarité devient essentielle. Pour sauver la planète et l’humanité, le Canada est-il prêt à (re)devenir un militant international et à mettre la solidarité au cœur de sa politique extérieure en s’alliant avec le plus grand nombre possible de nations ?

Nous faisons face à un défi existentiel qui affecte notre survie même. Les effets néfastes et croissants du réchauffement climatique et de la perte de la biodiversité ne peuvent être combattus par des actions qui ne seraient que nationales, aussi ambitieuses soient-elles. Ainsi, lorsque le Canada et les États-Unis ont voulu combattre les pluies acides, ils savaient qu’ils devaient coopérer, les vents et la pluie ne reconnaissant pas les frontières. De façon connexe, la qualité de l’eau dans les Grands Lacs exige une coordination internationale.

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La qualité de l’eau dans les Grands Lacs, dont le lac Huron, exige une coordination internationale.

Par ailleurs, les problèmes ont parfois une dimension planétaire, ce qui présente tout un défi. C’est le cas du changement climatique. Force est de reconnaître que seules des actions internationales coordonnées basées sur la science avec des objectifs ambitieux et tenant compte des capacités des populations les moins nanties et les plus vulnérables pourront amoindrir le choc inéluctable qui nous attend et faciliter notre adaptation à ce nouveau monde émergent.

Problèmes multiples

Il ne faut pas perdre espoir. Dans son dernier discours au Parlement canadien, l’ancien président des États-Unis Barack Obama avait parlé du succès obtenu avec le Protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone. Dans ce cas, les pays ont accepté de collaborer. Des milliards de dollars ont transité vers des pays en développement via un fonds multilatéral ayant son siège dans notre ville. Tout n’est donc pas perdu.

La présente pandémie – comme celles qui viendront – nous indique de façon claire et convaincante qu’un pays ou une région seuls ne peuvent construire un mur de protection infranchissable.

Les conflits dans et entre les pays perdurent, s’accumulent et augmentent les flux migratoires et le nombre de réfugiés. Les origines de ces conflits sont multiples et vont de la pauvreté et des inégalités aux effets du réchauffement climatique, en passant par les luttes de pouvoir, les conflits ethniques, raciaux ou religieux, entre autres. La montée des nationalismes réducteurs, du purisme improductif de la gauche moralisante et de l’unilatéralisme ainsi que le terrorisme international n’ont certainement pas aidé à améliorer la situation.

Vers une coopération internationale signifiante

Au fil des ans, le Canada, qui avait proposé dans les années 1960 par la voix de Lester B. Pearson – lui encore – que les pays industrialisés consacrent 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’aide au développement international, est devenu l’un des pays les moins généreux du monde. Ainsi, en 2017, il n’y avait affecté que 0,26 % du RNB, contrairement à des pays ayant le cœur à la bonne place comme la Suède, le Danemark, la Norvège ou le Royaume-Uni qui dépassaient même la cible agréée par les Nations unies.

Le temps est venu de redonner au Canada un programme de coopération internationale décent. Notre pays demeure l’un des plus riches de la planète. Nous avons les ressources et les capacités pour mettre en œuvre une coopération bienveillante et solidaire avec les pays moins nantis et les populations vulnérables parce que nous voulons vivre dans un monde plus juste pour tous, pacifique et écologique.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

« Il faut accélérer la transition vers une économie décarbonée et une utilisation plus socialement et culturellement responsable des ressources naturelles tenant compte des limites écologiques de la planète », soutiennent les auteurs.

Ne serait-ce que par instinct de survie, cette coopération devra inclure une lutte efficace contre le réchauffement climatique et une plus grande protection de l’environnement et de la biodiversité. Il faut accélérer la transition vers une économie décarbonée et une utilisation plus socialement et culturellement responsable des ressources naturelles tenant compte des limites écologiques de la planète. Il faudra inclure des programmes d’appui aux nations les plus vulnérables et les moins favorisées sur la planète pour mettre en place des programmes nationaux de santé et d’éducation, en particulier pour les femmes et les filles. Il faudra aussi promouvoir un véritable programme international de vaccination contre la COVID-19 et les autres pandémies.

Partenariats efficaces

Les mécanismes nationaux, régionaux et internationaux de prévention et de gestion des conflits devront être raffermis et appuyés plus fortement par la communauté internationale en vue d’une plus grande paix et d’une sécurité internationale renforcée. Les pays les plus puissants devront être invités à limiter leurs dépenses militaires, à s’abstenir de provoquer des conflits pour accroître leur pouvoir et à appuyer la construction d’une justice réelle et d’une paix internationale.

Il faudra aussi faire la promotion d’une plus grande démocratie et d’une bonne gouvernance, qui permettront de lutter plus facilement contre la corruption nationale et internationale et de mettre en place un régime fiscal international plus juste, équitable et transparent.

Enfin, l’appareil de la politique et de la coopération internationale canadienne a été mis à mal au cours des dernières années et doit être reconstruit. Le ministère des Affaires étrangères doit se doter de personnel possédant des connaissances et une compréhension profonde des défis internationaux et l’expérience des actions concertées à l’étranger pour diriger nos politiques et nos programmes. Pour ce faire, il faudra exercer un plus grand leadership en collaboration avec tous les acteurs intéressés de la société canadienne et mettre en place des partenariats efficaces avec la société civile, tant nationale qu’internationale.

Quelles directions prendre au niveau global ?

Par-delà la nécessité de nous redonner une certaine crédibilité dans le domaine de la coopération au développement, il est également évident que le nouveau gouvernement Trudeau se doit d’enclencher une profonde réflexion sur sa politique internationale. On ne pourra pas se fier à notre seule amitié avec les États-Unis et l’Europe, entre autres « alliés ».

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le nouveau gouvernement du premier ministre Justin Trudeau, photographié ci-dessus au sommet des Nations unies sur le climat à Glasgow, se doit d’enclencher une profonde réflexion sur sa politique internationale.

Cette revue devrait être confiée à des Canadiens et des Canadiennes éminents et éminentes et à des collègues internationaux ayant de vraies connaissances et une appréhension juste de ce que sera l’avenir, tels que Louise Arbour, Margaret Catley-Carlson, Huguette Labelle, Mark Carney, Simon Brault, Joe Clark, Lloyd Axworthy, ainsi que Rajesh Tandon et Kumi Naidoo.

Face à ces nombreux défis, nous croyons fortement que la pression de la société civile – nationale et internationale – sur les gouvernements et la communauté internationale pourrait être un vrai facteur de changement.

Il n’y a pas de politique internationale sans une vraie adhésion de la population et une cohérence entre ce que nous préconisons à l’étranger et ce que nous réalisons au sein de notre pays.

Au Canada même, il faut renoncer au prêchi-prêcha et aux incessantes excuses pour mettre en œuvre une lutte véritable contre la pauvreté, les inégalités et le racisme ; s’engager dans une réconciliation nationale avec les Premières Nations ; mettre en place une politique d’immigration plus ouverte et ambitieuse ; assurer une place égale aux femmes et aux filles ; finalement, promouvoir un développement économique et social plus durable, juste et équitable. Nos visées internationales ne seront crédibles qu’à ce prix.

Le Canada fait partie d’à peu près toutes les instances internationales et multilatérales possibles. Allons-nous simplement continuer de faire acte de présence ou avons-nous l’intention d’assurer un vrai leadership ?

La société civile, les grandes entreprises privées et les institutions financières, canadiennes et internationales, peuvent aussi agir pour l’atteinte d’objectifs communs. Le gouvernement canadien doit maintenant démontrer l’ambition et le courage nécessaires pour mettre en place un processus ouvert, transparent et non partisan d’analyse et de réflexion avec les acteurs intéressés pour définir la place et le rôle du Canada dans le monde. Nous le souhaitons ardemment. Il serait triste, grave et coûteux s’il en était autrement.

* Le Groupe de réflexion sur le développement international et la coopération (GREDIC) est formé d’anciens dirigeants d’organismes de coopération au développement, et est associé à l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire (OCCAH). Il est composé de Nicole St-Martin, Robert Letendre, Nigel Martin, Pierre Véronneau et Mario Renaud.

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