Peut-on parler de soulagement pour décrire la réaction à l’annonce du récent rejet du projet GNL Québec ? Certes, le cri de victoire est légitime. Les dernières années de lutte n’ont pas été de tout repos et on a longtemps cru que les absurdités du projet feraient trop peu le poids face aux promesses économiques des promoteurs. Nous savons comment la dimension économique sait prendre le dessus sur d’autres enjeux…

Krystof Beaucaire
Krystof Beaucaire Étudiant à la maîtrise en sociologie à l’UQAM

Mais justement, je peux difficilement m’empêcher d’avoir froid dans le dos en pensant aux efforts qui ont dû être déployés pour enfin faire avaler au gouvernement les incohérences du projet. Des incohérences, doit-on le rappeler, qui se comprenaient d’entrée de jeu. La promesse de GNL Québec ? Offrir aux centrales au charbon européennes du gaz naturel pour polluer moins. La logique étant la suivante : tant qu’à brûler des combustibles fossiles, aussi bien brûler ceux qui polluent le moins.

On passera rapidement par-dessus les vrais problèmes de GNL : le coût de production aurait rendu le produit non compétitif sur le marché, la demande estimée était massivement exagérée et risquait de ne pas être atteinte sur l’ensemble des marchés visés, la profitabilité même du projet dépendrait tout au long de son déroulement de fonds publics et, pire que tout, l’insertion du gaz naturel liquéfié dans les marchés visés entrerait directement en compétition avec l’intégration d’énergies renouvelables dans les pays visés. Et on ne parle même pas ici des risques pour l’environnement immédiat, des bélugas du Saguenay, des kilomètres de forêts qui seraient à raser pour recevoir le pipeline reliant l’Ontario au port gazier, des risques de déversements éventuels…

L’important ici est que GNL Québec avait à son nom un dossier terriblement lourd, insoutenable, semble-t-il. Et c’est justement là que se situe l’enjeu. Le projet le plus inacceptable qu’on ait vu depuis longtemps a tout de même demandé un rude combat. Et on se compte chanceux ! Mais maintenant, deux questions se posent : qu’arrivera-t-il la prochaine fois ? Et surtout : qu’apprendre de l’expérience ?

Passer à autre chose ?

Les deuils passent vite dans le monde des affaires. En fait, les prochaines manigances sont déjà en cours. Nos gouvernements n’ont pas fini d’attirer, d’un désespoir à peine voilé, les multinationales en tout genre. Fonds publics, environnement et qualité de vie sont de bien faibles coûts pour pouvoir recevoir ces prestigieux pourvoyeurs d’emplois.

Rien n’a changé dans le besoin de croître à tout prix. Nous voyons toujours nos ressources non pas comme des richesses à soigner, mais bien comme des occasions en attente.

Le gaz naturel albertain doit être extrait, vendu, brûlé. Nous l’avons, nous ne pouvons l’ignorer, nous ne pouvons laisser les choses aller. Nos forêts, nos sols, notre biodiversité ; ces choses doivent désespérément être exploitées.

La pensée économique est accablée d’une terrible « fear of missing out », la peur de manquer sa chance, la peur de ne pas absorber tout ce qu’il y aurait à absorber. C’est une obsession qui assume d’emblée que cette chance est justement nôtre à saisir, que nous sommes en droit de faire du monde ce qu’il nous plaît. Assoiffés de jouissance (économique), on cherche le prochain filon sur lequel jeter notre dévolu, ignorant les protestations.

Facile de croire que la Terre est silencieuse à ces viols répétés quand on ignore délibérément l’apocalypse qui gronde. Tout aussi facile de faire fi des vraies voix, celles des militants, quand du haut de l’autorité économique, entrepreneurs et hommes d’affaires se targuent d’une vérité aussi fausse que ridicule.

Après GNL, on passera à autre chose, mais rien n’indique qu’on cherche à penser autrement.

La vertu de se retenir

Trop fortes, ces images ? Fortes, oui, mais trop ? Je pense que nous sommes réellement rendus là. L’image du viol planétaire a cela de crucial qu’elle traduit non seulement la destruction de l’acte, mais également la manière qu’on regarde la planète : s’approprier l’autre sans retenue ou considération. Au nom de la jouissance.

Nous jouissons, effectivement, en regardant la courbe du PIB croître et croître.

Notre retenue fond devant l’anticipation des déversements fabuleux de richesses, de nouveauté. Immédiateté, variété, répétitivité, croissance. Bienvenue dans l’infinie comédie.

Que cette absence de considération s’étende aux périphéries mondiales d’où l’on extrait nos ressources, là où l’on déverse notre fange ; qu’elle s’étende aux générations futures qui n’auront d’autre choix que de devenir citoyens de la fin du monde ; rien de cela n’importe tant que peut se poursuivre l’accomplissement de l’acte, la culmination répétée du processus, la petite mort de l’esprit capitaliste.

Que célébrons-nous avec la mort de GNL Québec ? Nous célébrons la vertu de se retenir. Nous nous sommes retenus une fois. Nous avons démontré que d’autres choses comptaient, dans le monde, que l’économie. Nous avons prouvé que nous pouvions voir plus loin et penser plus largement. Notre défi, maintenant, est d’apprendre de cette expérience. Apprendre à voir autre chose qu’un paquet de chair dans lequel plonger avidement.