Mon peuple a cherché à t’assimiler, à « tuer l’Indien dans ton cœur ». Mon peuple a fait ça, car il s’est cru meilleur que toi. Mais moi, qu’ai-je bien pu te faire ?

Lauriane Ouellet
Lauriane Ouellet Ergothérapeute au Nunavik et candidate à la maîtrise en santé publique à l’Université Laval

Dans la naïveté de mon arrivée chez toi, il y a bientôt quatre ans, j’étais loin de me douter de ce que je te ferais à mon tour. J’étais venue ici pour t’aider, te servir aux meilleures de mes connaissances et de mes capacités. Je n’ai pas cherché à te changer, à te coloniser – intentionnellement du moins. Par contre, je t’ai évalué selon les normes de ma société. Je suis intervenue auprès de toi comme j’aurais voulu que l’on intervienne auprès de moi. Je t’ai imposé les valeurs de ma profession, de ma culture.

Puis, au fil de mes rencontres avec toi, j’ai commencé à comprendre ce que je te faisais vivre. J’ai saisi que « faire de mon mieux » n’était pas suffisant. Je devais désormais « faire mieux ». J’ai alors cherché à mieux te connaître. J’ai tenté de mieux comprendre tes besoins, tes réalités. J’ai tenté de travailler avec toi – plutôt que pour toi. J’ai essayé d’adapter mes interventions à tes valeurs et à ta vision du monde.

Pour étouffer ma culpabilité grandissante, j’ai tenté de me convaincre que j’étais devenue meilleure, que j’agissais dorénavant de manière culturellement sécuritaire. Puis, parfois, lorsque je te croisais dans la rue et que tu étais en colère, tu me disais que ma place n’était pas ici. Tu me demandais de retourner chez moi, là-bas. Tu soufflais alors sur les braises de cette culpabilité qui me tenaillait l’intérieur, car malgré toute ma bonne volonté, je savais pertinemment que je continuais à être maladroite, à commettre des erreurs.

Je ne t’en veux pas de m’avoir fait sentir ainsi. Bien au contraire, je te remercie. Je te remercie de m’avoir fait comprendre le sens de « néocolonialisme », ce mot qui me pèse et me fait honte. Autrement, je te remercie de m’avoir fait partager ton authenticité, tes rires. Je te remercie de m’avoir montré cette force qui t’habite. Je te remercie d’avoir pardonné mes erreurs, mon humanité. Je te remercie d’avoir continué à m’accueillir avec un « welcome back » chaque fois que tu revoyais mon visage dans les corridors de l’hôpital ou dans les rues de ta communauté. Je te remercie de m’avoir fait confiance malgré tout ce que mon peuple t’a fait subir. Malgré tout ce que je t’ai fait subir. D’ailleurs, je m’excuse pour toutes ces fois où je t’ai jugé.

Je m’excuse pour toutes ces fois où j’ai pensé que mes façons de faire étaient meilleures que les tiennes. Je m’excuse pour toutes ces fois où j’ai pris la parole à ta place.

Je m’apprête maintenant à repartir chez moi et je m’en veux. Je m’en veux de te quitter alors que l’on commençait à peine à se connaître. Je m’en veux de laisser ma place à d’autres qui fouleront probablement le chemin de mes erreurs. Ou peut-être feront-ils mieux ? Je l’espère.

J’ai espoir que mon peuple reconnaîtra et assumera le rôle qu’il a à jouer dans les efforts de réconciliation – collectivement, mais aussi individuellement. J’ai espoir que mon peuple fera mieux.

J’ai espoir que nos peuples avanceront main dans la main vers un avenir plus doux pour tous les enfants ; les tiens, les miens, les nôtres. Un avenir que nous bâtirons ensemble en honorant ce que tu as été, ce que tu es et ce que tu seras, mais aussi – je l’espère sincèrement – en acceptant mes excuses et en pardonnant ce que j’ai été, ce que je suis et ce que je serai.