La ville et l’urbanisation sont au cœur de l’aventure humaine depuis six millénaires. L’une et l’autre se déclinent sur plusieurs registres d’une complexité parfois déroutante. Alors que la pandémie a mis sur pause les villes qui sont appelées à se redéfinir, quelques passionnés vous proposent leur perspective sur le développement urbain. Aujourd’hui, la ville et la vie.

Marc-André LeChasseur
Marc-André LeChasseur Avocat et professeur*

La Révolution industrielle a tôt fait de démontrer que l’habitant de la ville recherche la sécurité et la santé. En 100 ans, l’ouvrier passe du taudis au logement aéré et éclairé. Il prend l’autobus pour se déplacer, boit de l’eau filtrée et sait que ses conditions de travail seront encadrées par des lois sur les heures de travail, sur le salaire minimum et sur la santé et la sécurité. Il sait aussi que le week-end venu, il pourra se rendre au parc qui jouxte son logement. L’espace et le temps sont harmonisés.

La liberté, fondement des démocraties libérales, s’arrime au caractère sacré de la vie. Même les États-Unis, en apparence allergiques à toute intervention de l’État, deviennent les pionniers de la révolution sanitaire. Ce qui est bon pour le produit intérieur brut se justifie aisément. Le PIB, étalon de la richesse collective, fait du prix des choses sa seule vérité, héritage de la Révolution industrielle et catéchisme de l’économie libérale. La fièvre jaune et le choléra perdent leur habitat naturel, la pollution. Mais d’autres maux, plus complexes, prennent la place : la sécheresse, les incendies, les complications respiratoires, les inondations.

Si la Révolution industrielle fut la mère de son remède, la révolution sanitaire, elle, est maintenant la grand-mère de la conséquence plurielle d’une économie libérale débridée : la crise climatique.

Alors que la salubrité de nos milieux occupe une part importante des budgets municipaux, que nous reste-t-il pour combattre cette mort annoncée ? Dans les faits, comment faire ?

Si la propriété constitue le refuge du citadin, elle n’a de véritable sens que dans le milieu où elle s’insère, soit son milieu de vie. Or, nous savons que ce milieu forme un gigantesque écosystème. L’habitant y vit bien ou mal, selon que la nature est disponible pour lui rendre service. La mer urbaine d’asphalte perd le combat du degré Celsius devant la forêt guérisseuse et la ceinture verte. Là n’est toutefois pas l’unique enjeu.

L’espérance de vie entre les quartiers riches et les quartiers pauvres d’une même ville, en Occident, diffère parfois de près de 10 années, comme à Los Angeles. La distribution des fonctions et des parcs varie dramatiquement selon les quartiers. On y meurt plus jeune pour plusieurs raisons, dont les complications respiratoires. Le stress de la survie, s’il n’est plus le même que celui de la Révolution industrielle, amenuise néanmoins le plus grand et le plus élémentaire des espoirs : l’espérance de vie.

Si l’urbanisme prolonge la vie depuis 100 ans, il le fait bien inégalement. Or, la Déclaration universelle des droits de l’homme signée en 1948 par les États membres de l’ONU énonce que « toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ». La solidarité sociale en est le cœur. La Convention européenne des droits de l’homme et la Charte canadienne des droits et libertés sont essentiellement au même effet.

Mais qu’en est-il, en 2021, de ces droits garantis, à l’aube d’une crise climatique qui, selon certains, constitue la sixième extinction ?

Très récemment, des tribunaux européens ont déclaré que le défaut de la Suède, des Pays-Bas et de l’Allemagne de respecter les cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES) constituait une contravention aux droits garantis par la Convention européenne des droits de l’homme, dont le droit à la vie. Ce n’est qu’une question de temps pour que les tribunaux canadiens interviennent à leur tour. Les écosystèmes constituent nos premiers alliés dans cette lutte pour la vie. Or, ces écosystèmes sont le fait du territoire, canevas de l’urbanisme.

Il y a fort à parier qu’avant longtemps, les lois sur l’urbanisme, dont les effets dictent la qualité de notre quotidien, prendront le pas sur cette nouvelle réalité. À la différence de la plupart des lois, leurs effets sont présents dans toutes les facettes de nos vies et influencent directement la qualité du principal espoir qui nous anime : celui de vivre, fondation d’une solidarité qui ne peut, cette fois, nous échapper.

* L’auteur est associé au cabinet Bélanger, Sauvé Avocats, professeur adjoint à l’Université McGill et chargé de cours à l’Université de Montréal.