La ville et l’urbanisation sont au cœur de l’aventure humaine depuis six millénaires. L’une et l’autre se déclinent sur plusieurs registres d’une complexité parfois déroutante. Alors que la pandémie a mis sur pause les villes qui sont appelées à se redéfinir, quelques passionnés vous proposent leur perspective sur le développement urbain. Aujourd’hui, la ville et la mobilité. 

Paul Lewis
Paul Lewis Professeur retraité et ancien doyen de la faculté de l’aménagement, Université de Montréal

Notre rapport à la ville est pour le moins paradoxal. Pour certains, la ville rend libre. Pour d’autres, elle est à fuir, surtout la grande ville, sale, bruyante, dangereuse. Contrairement à la campagne, forcément attractive, avec la nature, l’air pur, le chant des oiseaux… La ville attire, mais ceux qui le peuvent souvent la fuient ; la banlieue et la villégiature s’expliquent parfois ainsi. L’actuelle pandémie a renforcé cette fracture, donnant le mauvais rôle aux villes : face au virus, il n’y avait de refuge qu’à la campagne – ou à son succédané, la banlieue. Pourtant, le virus n’a pas fait de ravages qu’au cœur des villes.

Malgré tous leurs défauts, les villes n’ont eu de cesse de croître alors que les ruraux quittaient les campagnes, jusqu’à les vider. Car les villes présentent des avantages qui compensent largement leurs désavantages, notamment une diversité d’activités à courte distance : emplois, loisirs et commerces, bien sûr, sans compter des espaces où nous retrouvons un peu de nature. Mais pour en profiter, encore faut-il pouvoir se déplacer facilement, ce qui n’est pas donné à tous.

La ville a d’abord été piétonne, compacte et dense ; se déplacer représentait alors tout un défi. La mobilité a connu plusieurs innovations majeures, qui ont modifié notre façon de nous déplacer et qui ont radicalement transformé la ville. Le tramway, né au début du XIXe siècle, constitue la première grande innovation en transport urbain. Il est d’abord hippomobile. L’électrification (à partir des années 1880) en a fait un transport de masse, comme le montre l’exemple de Montréal. En 1890, au moment où on l’a électrifié, le tramway montréalais transportait 10 millions de passagers par an ; en seulement 20 ans, le nombre de passagers est multiplié par 10 ! Avec le tramway, il était aisé de se déplacer à faible coût, et surtout de prendre ses distances ; naissent ainsi plusieurs banlieues, parfois éloignées de la ville, autour des lignes de tramway.

Durant tout le XIXe siècle, les chevaux continuèrent de déplacer personnes et biens, dans un contexte d’une urbanisation rapide. Mais à la fin du siècle, les chevaux représentaient une grave nuisance, tant ils étaient nombreux. En 1894, le Times de Londres estimait qu’en 1950, les rues de la ville seraient enfouies sous 9 pieds de fumier ! C’est dans ce contexte qu’apparaît l’automobile, qui offrait une solution à ce problème, en même temps qu’elle en créait de nouveaux : environnement, sécurité, équité…

Au départ, l’automobile n’avait d’intérêt que pour les loisirs, mais très rapidement, elle supplanta les autres modes de transport, et révolutionna la mobilité et la ville. Un siècle plus tard, nos villes sont conçues pour l’automobile.

Au centre des villes, on peut se déplacer facilement à pied, à vélo ou en transport collectif, sans y perdre au change. Mais ailleurs, les déplacements ne sont efficaces qu’en automobile ; ceux qui sont motorisés peuvent vivre pleinement la ville, profiter de tout ce qu’elle peut offrir, les autres pas.

L’automobile induit des changements profonds dans nos façons d’occuper l’espace. Nos villes sont aujourd’hui marquées par la dispersion et la faible densité. L’étalement urbain pèse lourdement sur la marche, le vélo ou le transport collectif, mais il joue également contre l’automobile, comme en témoigne la congestion, devenue endémique.

L’automobile est en un sens victime de son succès ; elle nuit à la mobilité, dès lors qu’on la priorise. Plus de routes ne fait qu’amplifier le problème, sans possibilité de le résoudre. À cet égard, l’automobile électrique ne change en rien la donne, elle renforce le système automobile, au détriment de la mobilité.

La pandémie a déjà entraîné bien des mutations dans nos vies et dans nos villes. Quels en seront les impacts sur la ville ? Sur la mobilité ? Il est trop tôt pour le dire, tant les changements sont incertains, voire contradictoires. Aussi, c’est à nous de décider ce que nous voulons faire de nos villes. Nous devons d’abord les penser comme des milieux de vie où celles et ceux qui y résident peuvent se réaliser comme personnes. Une meilleure accessibilité pour tous est essentielle pour y arriver. Ce faisant, il faut revoir l’équilibre entre les modes, pour favoriser les modes doux (transport collectif, transport actif), notamment en faisant du transport collectif une vraie solution de remplacement pour tous les déplacements, même les plus longs. Avec ce nouvel équilibre, l’automobile aussi y gagnerait. Il faut aussi aménager la ville pour que les modes doux soient non seulement possibles, mais véritablement attractifs. En un mot, il nous faut aménager une ville compacte, où tout est proche, où nos déplacements sont les plus courts possible. Après tant d’années où nous avons tout donné à l’automobile, c’est une petite révolution qui nous attend.