Dans un rapport publié le 18 mai dernier, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) rappelle l’urgence d’agir si nous voulons réaliser l’objectif spécifié dans l’Accord de Paris en 2015, soit une hausse de température n’excédant pas 2 °C avant 2100 par rapport au niveau moyen de la température à l’ère préindustrielle.

Jean-Thomas Bernard
Jean-Thomas Bernard Professeur auxiliaire, science économique, Université d’Ottawa

Les 196 pays signataires ont reconnu qu’il serait préférable d’adopter un plafond plus bas à 1,5 °C pour limiter les impacts négatifs des changements climatiques découlant des émissions de gaz à effet de serre (GES) et ils se sont engagés à accroître leurs efforts dans ce sens. Pour atteindre cet objectif plus exigeant, l’AIE recommande de limiter à zéro le niveau net des émissions mondiales de GES provenant de la production et de la consommation d’énergie avant 2050.

La tâche est colossale puisque 81,2 % de l’énergie utilisée dans le monde en 2018 provenait des énergies fossiles et cette énergie était répartie entre pétrole (31,5 %), charbon (26,9 %) et gaz naturel (22,8 %). Pour le Québec, les énergies fossiles représentaient 49,5 % de la consommation totale et elles étaient composées du pétrole (34,0 %), du gaz naturel (15,0 %) et du charbon (0,5 %). Cette bonne performance environnementale du Québec provient de l’apport des énergies renouvelables, particulièrement de l’hydroélectricité (38,0 %). Pour atteindre la neutralité des émissions de GES du secteur de l’énergie, l’AIE recommande la substitution massive des énergies fossiles par des énergies renouvelables comme le solaire, l’éolien, la biomasse et l’hydroélectricité. Cette substitution a reçu le nom de transition énergétique et comme beaucoup des pays industrialisés, le Québec a déjà amorcé cette transition.

Ces énergies renouvelables devront être transformées en électricité, entreposées si nécessaire, transportées sur de longues distances et distribuées localement pour satisfaire les besoins des usagers au moment qu’ils choisissent. La pièce maîtresse de ces opérations est le réseau de transport d’électricité. Bien que de grands progrès aient été réalisés au chapitre des coûts et de la capacité des batteries, la quantité d’électricité que ces batteries peuvent entreposer est infime par rapport à la production et à la consommation d’une population comme celle du Québec. Il s’en suit que la production d’électricité doit être continuellement en harmonie avec la consommation et c’est la responsabilité de l’opérateur du réseau de transport de réaliser cet équilibre. La sécurité du réseau de transport est d’une importance capitale. De plus, elle constitue un bien public puisqu’elle fournit un bénéficie communément accessible à tous les utilisateurs. Dans toutes les régions du monde, les réseaux de transport sont des monopoles publics ou privés soumis à la réglementation gouvernementale, qui détermine ultimement le niveau de sécurité du réseau de transport qui est considéré comme socialement acceptable.

Même si les organismes réglementaires et les opérateurs des réseaux de transport sont très prudents, la sécurité des réseaux de transport n’est jamais totale.

Il y a d’abord les bris plus ou moins grands causés par la nature. La sévérité de la tempête hivernale qui a frappé l’État du Texas au début de cette année et qui a rendu non opérationnel son réseau de transport pendant plusieurs jours, fournit un exemple récent des énormes pertes non seulement économiques, mais aussi humaines qui peuvent résulter. Ici même au Québec, la fameuse tempête du verglas au début de l’année 1998 a détruit une bonne partie du réseau de transport au sud du fleuve Saint-Laurent allant de la frontière ontarienne jusqu’à Drummondville, et les conséquences ont été funestes. Il y a aussi les attaques perpétrées par des personnes ou groupes malveillants. La demande d’une rançon par des cybercriminels qui avaient rendu non opérationnel le réseau d’oléoduc de Colonial Pipeline pendant une semaine au début de mai 2021 causant ainsi des pénuries de produits pétroliers sur la côte est américaine, allant de la Floride jusqu’à la Pennsylvanie, illustre l’étendue des dommages surtout économiques dans ce cas-ci qui en résultent.

Le remplacement des produits pétroliers et aussi du gaz naturel par de l’électricité provenant d’énergies renouvelables dispersées sur le territoire va accroître les coûts économiques et humains découlant des défaillances du réseau de transport de l’électricité.

Pour illustrer ce point, nous pouvons considérer les dommages additionnels qui auraient résulté de la fameuse tempête de verglas en 1998 si la flotte de véhicules avait fait usage d’électricité plutôt que de produits pétroliers et si les génératrices alimentées au pétrole n’avaient pas été en marche. La transition énergétique va d’un côté réduire l’importance des sources d’énergie fournies par des marchés concurrentiels pour augmenter d’un autre côté l’électricité qui est largement encadrée par le gouvernement. L’importance du rôle du gouvernement comme surveillant du bien public qu’est la sécurité du réseau de transport de l’électricité s’en trouvera ainsi accrue. Le maintien de cette sécurité repose sur des investissements qui s’appuient sur des analyses de long terme. Malheureusement, les cycles électoraux se prêtent mal aux analyses de long terme des besoins en biens publics et aux décisions qui en découlent. Ceci explique aussi pourquoi cet aspect de la transition énergétique est plutôt négligé.