L’horreur a désormais un nom pour les Canadiens. Elle s’appelle « l’attaque de London », où quatre membres d’une même famille musulmane ont été écrasés par une voiture-bélier. Des scènes qu’on voyait en Irak, en Afghanistan et plus récemment en France, mais qu’on ne s’imaginait pas chez nous.

Cette histoire tragique m’a rappelé combien il est important d’être vigilant quand on prend la parole, quand on traite l’information sur des sujets délicats. Il est maintenant prouvé que « les crimes haineux sont souvent le reflet des débats sociaux qui dérapent rapidement vers la polarisation… parfois vers la violence ».

Je vous raconte le périple de cette vigilance que je me suis imposée, même si elle m’a fermé bien des portes :

« Allo, Nadia, on fait une émission spéciale sur le burkini et on voudrait t’inviter pour en parler ! »

Moi : « Mais pourquoi vous consacrez une grande émission à un fait divers qui se passe en France ? »

C’était le 24 août 2016. Une femme portant un burkini avait été verbalisée sur les plages de Nice. Cette tenue de bain intégrale était de nature à « troubler l’ordre public », selon les autorités de la ville. Il n’en fallait pas plus pour enflammer la sphère médiatico-politique de l’Hexagone.

Mon interlocuteur, un recherchiste de l’émission, ne comprend pas. La petite immigrante « musulmane » que je suis devrait être flattée de passer à la TV !

Il ne sait plus quoi répondre et me passe la réalisatrice de l’émission. J’essaye de lui expliquer l’impact que va probablement avoir le fait de consacrer une grande émission au burkini. On va inventer un débat qui n’a pas vraiment lieu d’être chez nous, au Québec ! Elle prend une pause, comme pour contenir sa contrariété. Puis, elle me demande tout de go de lui recommander une « musulmane capable de parler de burkini ». Mon avis ne l’intéresse pas. Elle a un show à réaliser. Et ça presse !

Des histoires de ce genre ont pavé ma brève carrière de journaliste. J’avais le choix entre surfer sur la vague de ce qu’on voulait entendre de moi ou continuer à ramer en préservant mes valeurs, mais en ayant moins de travail et de contrats !

Être confinée dans la case de la « musulmane de service » n’était assurément pas ma vocation ! Moi qui viens d’un pays où les femmes n’ont pas voix au chapitre et qui voulais faire du journalisme pour changer le monde !

Mais comme je suis une rêveuse, je me suis inspirée de Spike Lee, ce cinéaste noir américain qui a fondé sa maison de production pour avoir une parole libre, à un moment où ça ne se faisait pas quand on était afro-américain ! J’ai donc fondé ma petite boîte de production pour raconter les histoires autrement, dans leur complexité, pour faire la part des choses, nuancer et essayer, à mon échelle, de jeter des ponts entre les gens et surtout de créer de véritables débats de société, même sur des sujets qui fâchent !

J’ai fait un film sur l’islamophobie en 2011 (Peur, colère & politique)*. C’est une histoire qui m’est tombée dessus par hasard. J’avais aidé une amie qui déménageait de New York et le hasard a fait que j’ai rencontré ses amis de Manhattan. Ils avaient vécu le drame du World Trade Center et avaient respiré la poussière et l’odeur des attaques terroristes. Malgré les séquelles physiques et psychologiques, ces braves gens s’étaient impliqués dans l’hallucinant débat de la Ground Zero Mosque qui n’était ni une mosquée ni sur Ground Zero ! Eux n’étaient même pas musulmans, mais ils essayaient de contrecarrer l’hystérie collective qui s’était emparée d’une partie de l’opinion américaine, à la suite de la fausse nouvelle inventée de toutes pièces et chauffée à blanc par Fox News et associés. Cet engagement leur avait valu des tonnes d’insultes et de menaces de mort qui pouvaient provenir d’aussi loin que d’Australie ou de Russie !

Sans parler de l’hostilité de leurs compatriotes qui arrivaient de partout par autobus avec leurs valises pour manifester contre la réalisation d’un projet démoniaque : la construction d’une mosquée au cœur même de Ground Zero !

J’ai été aussi confortée par la lecture d’un livre, publié à l’occasion et qui dénonçait par des histoires orales les horreurs commises au nom des lois antiterroristes adoptées aux États-Unis. Le tout avec l’emprise d’une pensée islamophobe revancharde abondamment distillée par la machine de propagande qui tournait à plein régime du temps de Bush fils.

Ces histoires m’avaient bouleversée ; je n’arrivais pas à croire que j’étais en Amérique, dans la plus grande démocratie du monde !

Ce documentaire, que j’ai réalisé avec trois fois rien, était comme une mission pour moi. Je voulais témoigner de ce que les médias de l’époque ne voulaient pas raconter alors qu’il était même tabou de prononcer le mot « islamophobie ». C’était ma façon de donner un véritable sens au métier de journaliste humaniste que je voulais pratiquer !

Plus récemment, j’ai aussi réalisé un film sur le danger de l’intégrisme et de l’islam politique qui détruit mon pays natal, l’Algérie. Je n’ai aucun problème à parler d’islamophobie et d’intégrisme tout en veillant à replacer les choses dans leur contexte.

Ce sont l’absence de discernement et le penchant pour l’intolérance qui finissent par engendrer la violence. Si bien qu’en Occident, on tuera pour un voile, alors que dans les rues d’Alger, du Caire ou de Kaboul, on le fera pour une minijupe.

Le combat est le même et il est universel : celui de l’égalité des droits, du respect des libertés individuelles et d’une laïcité véritable qui ne diabolise pas les apparences !

Regardez la bande-annonce de Peur, colère & politique 

Regardez le film complet