L’auteure s’adresse au premier ministre François Legault

Myriam Dumont Robillard
Myriam Dumont Robillard Candidate au doctorat à la faculté de droit de l’Université McGill et avocate spécialisée en droit des travailleurs migrants temporaires

Au lendemain d’un reportage faisant état des conditions de vie déplorables de travailleuses et travailleurs agricoles migrants embauchés par les Productions horticoles Demers à Drummondville, le premier ministre Legault, en conférence de presse, a rejeté d’un revers de main toute responsabilité en qualifiant la situation de « cas isolé » d’une part, et de question de compétence fédérale d’autre part. Or, non seulement une telle déresponsabilisation de la part du gouvernement caquiste s’assimile-t-elle à un cautionnement indirect de tels abus, mais elle s’avère également extrêmement trompeuse.

Tout d’abord, en vertu d’un accord intervenu entre les deux ordres de gouvernement, le Québec détient une part de compétence en matière d’immigration et doit notamment fournir son consentement pour l’admission de tout travailleur étranger dans la province. Au surplus, le travail étant (sauf exception) de compétence provinciale, le gouvernement du Québec détient la responsabilité de l’établissement et du respect des normes minimales de travail sur son territoire, y compris celles des travailleurs migrants temporaires. Ainsi, le gouvernement de M. Legault dispose de toutes les compétences et de la latitude nécessaires afin de garantir le respect de conditions de vie et de travail décentes pour les travailleurs qu’il accueille sur son territoire, supérieures à celles fixées par le fédéral, à l’instar de ce qui se fait déjà dans d’autres provinces canadiennes.

Il choisit de ne pas le faire.

Le gouvernement actuel a plutôt choisi d’augmenter considérablement la part de travailleurs étrangers temporaires dans son plan d’immigration.

Sous le slogan « en prendre moins, mais en prendre soin », le gouvernement réduit d’un côté l’entrée d’immigrants permanents pour favoriser de l’autre l’augmentation considérable d’une main-d’œuvre migrante temporaire, c’est-à-dire, une main-d’œuvre jetable, renouvelable, rendue docile et bon marché par des lois et des programmes qui les déshumanisent et font obstacle à toute possibilité réelle de faire valoir leurs droits. Dans ce contexte, la question de la protection des droits de ces travailleurs devient une véritable « patate chaude » pour M. Legault.

Traités comme des sous-humains

Or, bien au-delà des questions de compétences, ce sont d’êtres humains qu’il est question. Des individus qui, comme le démontre le cas des Productions horticoles Demers, sont traités comme une catégorie de sous-humains sur le territoire québécois et dont le traitement est aisément balayé sous le tapis par le gouvernement. Dans un contexte où les études, les articles, les reportages, les avis légaux et les mémoires de consultations publiques rapportant des abus de toutes sortes que subissent ces travailleurs s’accumulent dans les médias et sur les bureaux du gouvernement, et dont les conditions d’hébergement ne représentent que la pointe de l’iceberg, espérer que le cas des serres Demers ne représente qu’un « cas isolé » comme le fait M. Legault peut sembler faire preuve de mauvaise foi.

La pandémie aura eu ceci de bon que de faire en sorte qu’il soit devenu impossible de nier collectivement que ces femmes et ces hommes qui migrent pour travailler dans des secteurs clés de notre économie (tels que la santé, les soins aux aînés et l’agriculture) représentent la colonne vertébrale de notre société. Il est grand temps que nos gouvernements prennent leurs responsabilités quant au traitement qui leur est réservé et cessent l’hypocrisie : ces programmes ne répondent pas à des besoins de main-d’œuvre temporaires, mais servent plutôt à préserver la compétitivité de secteurs d’activité névralgiques. Et nous ne pouvons accepter, en tant que société, que notre compétitivité économique se réalise sur le dos des droits fondamentaux d’autres êtres humains.