Chez mes parents, il n’y avait qu’un seul vieux manuel d’histoire du Canada qu’on devait à Gustave Lamarche, un clerc de Saint-Viateur. Heureusement pour moi, la bibliothèque de mon école primaire disposait du Boréal express, un journal d’un genre bien particulier, consacré à l’histoire.

Éric Bédard
Éric Bédard Historien et professeur (Université TÉLUQ) *

Chaque page nous faisait découvrir une année, des débuts de la Nouvelle-France jusqu’à l’époque contemporaine. Les textes étaient courts, fourmillaient d’anecdotes et de portraits de personnages plus grands que nature. Comme dans un vrai journal, il y avait des photos, accompagnées de vignettes instructives.

Comme bien des enfants de 10 ans, je préférais le ballon chasseur à la lecture. Mais grâce à ce journal si unique, mes passages obligés à la bibliothèque étaient devenus divertissants. Je connaissais l’emplacement de ces deux volumes grand format et je les ouvrais au hasard, toujours stimulé par ce que j’y apprenais. L’histoire du Québec est entrée dans ma vie par cette voie ludique. Grâce à Jacques Lacoursière et à son équipe, je découvrais le riche passé de mon Pays.

Et je ne fus pas le seul. On ne compte plus le nombre de Québécois de toutes les générations qui doivent à cet homme sympathique et sans prétention leurs premières incursions dans l’histoire du Québec. C’est qu’après l’immense succès remporté par le Boréal express, il récidive durant les années 1970 avec Nos racines : l’histoire vivante des Québécois, une série de fascicules auxquels chacun pouvait s’abonner. Grâce à la collaboration d’Hélène-Andrée Bizier, la recherche était minutieuse. Mais les événements y défilaient de façon claire, aérée : la « grande histoire » y côtoyant la petite ; la trame politique étant allégée par des tableaux de la vie quotidienne des ancêtres.

PHOTO FOURNIE PAR FIDES

Lancement du Boréal express en novembre 1972. On voit notamment Jacques Lacoursière (à droite) et son complice de toujours Denis Vaugeois, qui tient une copie de la publication.

À la même époque, il conseille le jeune scénariste Denys Arcand qui écrit Duplessis, une série radio-canadienne culte qui avait obtenu, durant l’hiver 1978, des cotes d’écoute invraisemblables – avis aux diffuseurs d’aujourd’hui… Grâce à sa compréhension fine de l’ancien premier ministre, aux mille anecdotes savoureuses qui avaient nourri l’écriture du scénario, le succès de cette série portait sa griffe. Mon père ouvrier, qui écoutait très peu la télévision, n’avait pas manqué un seul épisode.

Au milieu des années 1990, il connaît à nouveau un immense succès grâce à Épopée en Amérique, une série de 13 épisodes réalisée par Gilles Carle, diffusée sur Télé-Québec. Entouré de livres, soutenu par une brochette d’universitaires, Jacques Lacoursière nous racontait l’histoire du Québec avec verve, mais sans emphase. Cet enseignant de formation allait de semaine en semaine captiver l’attention de centaines de milliers de téléspectateurs. Plusieurs de ces derniers vont se procurer les volumes de son Histoire populaire du Québec, publiée peu après par Denis Vaugeois, son vieux complice et ami, fondateur des éditions du Septentrion. Version refondue de Nos racines, sauf pour le volume 5 consacré à la Révolution tranquille, complètement inédit, cette grande synthèse allait devenir une référence pour le grand public.

C’est peu de dire qu’il était un conteur exceptionnel et un communicateur hors pair. Au-delà de ces qualités évidentes, à quoi tient donc le succès de cet historien si apprécié ?

À une forme, d’abord, celle d’une « histoire-récit », fidèle à une trame chronologique. Jacques Lacoursière est resté fidèle à une historiographie plus traditionnelle, centrée sur des événements et des personnages. Il cherchait moins à expliquer qu’à raconter, ce qui lui a permis de se tenir loin des polémiques du jour et d’échapper aux partis pris idéologiques.

La mission qu’il s’était fixée n’était pas de résoudre des « problèmes », comme c’est la norme en sciences sociales, mais de faire du passé une grande fresque vivante et humaine où se croisaient des destins hors norme.

Le succès de Jacques Lacoursière tient aussi au fond, au contenu. Au lieu de chercher à « déconstruire » la mémoire héritée, comme la plupart des universitaires de son temps, il s’est appuyé sur elle dans ses livres, ses conférences et dans les médias. Son œuvre aura permis au grand public de mieux connaître les événements clefs de notre mémoire collective : la fondation de la Nouvelle-France, la Conquête, les Troubles de 1837, la Révolution tranquille, la crise d’Octobre…

Jacques Lacoursière a donc été l’historien du peuple mais aussi d’un peuple, ce qui est rare.

Historien public, il a ouvert la voie à des plus jeunes : Catherine Ferland, Éliane Bélec, Laurent Turcot, André Martineau, Myriam Wojcik et tant d’autres. À leur façon et avec leur sensibilité, ces historiens font découvrir notre histoire à de nouveaux publics, tous les jours.

En partie grâce à lui, le flambeau s’est donc transmis. C’est sûrement sa plus grande réussite.

* Éric Bédard a publié de nombreux livres d’histoire du Québec, dont L’Histoire du Québec pour les Nuls (2012 ; préfacé par Jacques Lacoursière) et fera paraître l’automne prochain Le Québec. Tournants d’une histoire nationale, chez Septentrion