Il est possible de protéger la langue française tout en affirmant le caractère cosmopolite et multilingue de Montréal

Marcel Boyer
Marcel Boyer Professeur émérite de sciences économiques de l’Université de Montréal et Fellow du CIRANO

Dans la concurrence que se livrent les grandes métropoles pour attirer et retenir les emplois à grande valeur ajoutée, Montréal jouit d’un atout important, à savoir le caractère cosmopolite, multilingue et multiculturel de sa population. C’est une caractéristique qu’on ne met pas suffisamment de l’avant.

À titre d’exemple, plus de 50 % des Montréalais sont bilingues français-anglais (près de 2 millions de personnes), par rapport à 8 % à Toronto et 7 % à Vancouver, et plus de 21 % maîtrisent au moins trois langues (près de 850 000 personnes), par rapport à 11 % à Toronto et 10 % à Vancouver, ce qui en fait la grande ville la plus trilingue au Canada et peut-être d’Amérique. Plus de 42 % des immigrants qui sont arrivés à Montréal entre 2011 et 2016 étaient bilingues et plus du tiers d’entre eux étaient trilingues. Montréal doit se montrer fier de cet acquis et afficher sa fierté.

Il faut mettre davantage en valeur cet atout qui, en réalité, peut être utilisé pour définir Montréal dans le contexte de la mondialisation et de l’internationalisation des cultures. Jean-Benoît Nadeau a écrit en 2018, dans Le Devoir : « Si Montréal a bien une richesse naturelle qui lui est propre, c’est son trilinguisme. Sauf que Montréal International est seule à l’affirmer, et toutes les autres instances font comme si cela n’existait pas. »

Il faut insister sur l’apprentissage, voire la maîtrise, de trois langues dès le début du secondaire : français, anglais et une autre (chinois, arabe, espagnol, italien, allemand, etc.).

Pour ce faire, il faut favoriser des campagnes de sensibilisation et l’organisation, dans les écoles primaires et secondaires, d’une brochette de mini-festivals culturels diversifiés portant sur l’histoire, la littérature, les artistes, les chansonniers et autres, anglophones, francophones, arabes, chinois, inuktitut et autres. Il faut un programme de promotion du français par le respect des cultures et des langues d’ici.

Sans remettre en question le visage globalement francophone de Montréal, une attraction économique et touristique majeure, il faudrait aussi permettre et encourager là où c’est utile ou pertinent l’affichage et l’accueil français-italien (bonjour, buon giorno), français-grec (bonjour, kalispera), français-chinois (bonjour, ni hao), français-anglais (bonjour, hi), français-inuktitut (bonjour, eille), etc. L’objectif ici est d’afficher et de valoriser le caractère multiculturel de Montréal et du Québec et non pas d’encourager les communautés francophones et autres à se replier sur elles-mêmes.

Un projet de société

Il faut faire de la maîtrise de trois langues un véritable projet de société avec des cours à la télé, dans les journaux (le mot et la phrase du jour), à l’intention au premier chef des jeunes. Il faut augmenter l’efficacité de l’apprentissage des langues à l’école et dans les autres milieux de vie, entre autres, par l’attribution de contrats ciblés incitatifs pour la fourniture de ces programmes de formation linguistique. On mettrait ainsi toutes les chances de notre côté pour que ces programmes soient un succès.

À l’encontre de cette proposition, on affirme souvent que le progrès du multilinguisme pourrait mettre le français en difficulté. Comme dans bien d’autres domaines, le protectionnisme agressif est une source de déclin à moyen et à long terme.

Il faut contrecarrer cette crainte en investissant simultanément dans l’apprentissage du français et dans l’amélioration du français écrit et parlé à Montréal et ailleurs au Québec, tant chez les francophones que chez les non-francophones. L’attitude des francophones face à l’apprentissage de l’anglais, en particulier en région, semble provenir d’une perception qui confond l’anglais, langue du conquérant, et l’anglais, principale langue universelle aujourd’hui.

Le trilinguisme fait de grands progrès dans le monde. Ici même, ce trilinguisme est probablement une des facettes les plus importantes de Montréal, une caractéristique à mettre fièrement en valeur pour le mieux-être de tous les Montréalais. Montréal doit résolument et courageusement jouer ses cartes maîtresses pour assurer son développement économique et social. Dans le contexte mondial actuel, une caractéristique importante de Montréal est sa pluralité linguistique et culturelle.