Les auteures s’adressent au ministre de la Santé, Christian Dubé

Nicole Ricard et Claire Thibault Respectivement professeure émérite à l’Université de Montréal et infirmière gestionnaire à la retraite

Il y a des célébrations qui ne peuvent passer sous silence et la Semaine nationale des soins infirmier, jusqu’au 16 mai, représente un moment privilégié pour souligner et reconnaître la contribution inestimable des infirmières au système de santé. Cette reconnaissance devient d’autant plus importante que la pandémie aura révélé plus que jamais l’engagement, la diversité des compétences, les grandes capacités d’adaptation et les multiples rôles dont ont fait preuve les infirmières tout au long de cette crise.

Nous croyons, monsieur le Ministre, que vous saurez adresser toute votre reconnaissance aux infirmières qui ont largement répondu à l’appel depuis plus d’une année.

Cependant, il faut aussi s’attendre à ce que cette attention d’un moment ne soit pas suffisante pour guérir les grandes blessures qui ont touché et touchent toujours de nombreuses infirmières qui ont décidé de prendre une pause ou de quitter, à regret, une profession qui les passionnait. Cette reconnaissance ne sera pas suffisante pour motiver de nouveau celles qui continuent à soutenir le système de santé à bout de bras. Cette reconnaissance ne sera pas suffisante pour redonner espoir et confiance aux infirmières qui peinent à utiliser leurs savoirs et compétences dans un contexte de gouvernance dysfonctionnelle qui ne les soutient pas. Cette reconnaissance ne sera pas suffisante pour inciter les jeunes à s’engager dans une profession qui, malheureusement, n’est pas reconnue à sa juste valeur.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre de la Santé, Christian Dubé

Il faudra plus et beaucoup plus. À maintes reprises les effets désastreux des réformes de la santé sur la détresse du personnel soignant et la qualité des soins ont été dénoncées, mais sans donner lieu à de véritables améliorations1. Il aura fallu la pandémie pour alerter la population et démontrer concrètement comment la centralisation à outrance et une gestion à distance déconnectée des besoins du milieu ont conduit à la désorganisation, au chaos dans les communications et dans la planification des ressources, de même que dans l’organisation du travail. Quelques correctifs ont déjà été apportés, mais il y aura l’après-pandémie et vous savez qu’il s’avère essentiel d’anticiper comment le système pourra se relever de cette double crise.

Votre gouvernement s’est récemment engagé à ouvrir plus de postes d’infirmières et à offrir certaines primes. L’ajout de ces ressources est sans contredit un incontournable, mais la reconnaissance de la contribution des infirmières doit impérativement se concrétiser par des changements en profondeur dans la culture de gouvernance et la création de milieux de travail de qualité.

Il existe une panoplie d’études scientifiques démontrant que des mesures concrètes sur l’environnement de travail des infirmières et des équipes soignantes doivent être mises en place en raison de leur efficacité pour diminuer la détresse, augmenter la satisfaction au travail, favoriser la rétention et contrer la pénurie.

Ces mesures doivent cibler prioritairement les caractéristiques propres aux environnements de travail sains, soit : la charge de travail, le soutien organisationnel, l’autonomie décisionnelle, la reconnaissance au travail, l’information et la communication. Une volonté politique et des actions concrètes devraient soutenir ce changement de culture si nécessaire. Pour ce faire, il nous apparaît essentiel que vous accordiez une attention toute particulière à ces pistes de solution :

> Redonner aux directions de soins infirmiers (DSI) le pouvoir et les leviers essentiels pour rencontrer leurs responsabilités. L’ampleur de responsabilités de DSI et des chefs de service et leur éloignement des lieux de pratique mettent en péril leur capacité à jouer un véritable rôle de leadership clinique au point de vue du contrôle de la qualité de la pratique infirmière et, par conséquent, sur le plan de la qualité et la sécurité des soins à la population. Monsieur le Ministre, les organisations de soins doivent revoir à la hausse les taux d’encadrement et faire en sorte que les supérieurs immédiats soient des infirmières en mesure de comprendre les enjeux de soins et d’assurer une gestion clinique de proximité pour soutenir le fonctionnement optimal et la stabilité des équipes soignantes.

> Renforcer le soutien clinique et rétablir l’autonomie décisionnelle des infirmières. Il a été largement démontré que le soutien et l’accompagnement offerts par les infirmières cliniciennes spécialisées ont un impact significatif pour favoriser l’innovation, l’intégration, la rétention des nouvelles recrues et contrer la pénurie. Toutefois, ces ressources ont été largement coupées lors de la réforme précédente ; les organisations doivent donc réintroduire le rôle des infirmières cliniciennes spécialisées qui sont les mieux placées pour optimiser l’utilisation des compétences des infirmières et offrir des soins à la fine pointe des connaissances.

> Dresser un bilan des effectifs nécessaires en personnel infirmier et se doter d’un mécanisme de dotation basé sur des données probantes pour établir des charges de travail justes et sécuritaires et répondre aux besoins de soins et de services.

Il faut à tout prix mettre un terme à l’utilisation du temps supplémentaire obligatoire (TSO). L’improvisation doit faire place à une planification réfléchie du personnel infirmier requis.

Les données sur les ratios qui ont été préconisées par suite des projets-pilotes se doivent d’être complétées par un processus de dotation optimale. Les gestionnaires en soins infirmiers doivent disposer d’outils dynamiques, éprouvés pour reprendre le contrôle et faire preuve de créativité dans l’attribution des ressources au sein des équipes soignante.

Monsieur le Ministre, les infirmières représentent 49 % de l’ensemble du personnel soignant et le personnel en soins infirmiers et cardiorespiratoires formant les équipes soignantes représente 29 % de l’ensemble des effectifs du réseau de la santé et des services sociaux. Vous avez pu réaliser depuis le début de votre mandat combien le fonctionnement du système de santé est tributaire de la santé et de la disponibilité des effectifs en soins infirmiers. Or, les soins infirmiers ne doivent plus simplement être considérés comme une masse salariale, des dépenses à contrôler, mais comme un réel investissement et des ressources essentielles à protéger et à valoriser pour la santé de la population.

D’ailleurs, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) invite les décideurs à investir dans les soins infirmiers, afin de renforcer l’influence et le leadership de ce groupe de professionnels, et de leur accorder plus d’attention en vue de l’amélioration des services de santé. L’OMS propose aussi que les soins infirmiers soient au cœur des décisions de politiques, ce que nous souhaitons vivement dans un changement de culture et de gouvernance au sein de notre système de santé.

1 https://plus.lapresse.ca/screens/6ccfa2c7-c0fb-45c8-8fcd-440f3a1bf2f3__7C___0.html