J. M. s’est confié à moi tout récemment, je ne l’avais jamais vu dans cet état ! Ça fait pourtant des années qu’on se connaît. Tout ce débat sur le racisme systémique a délié bien des langues… je crois !

Nadia Zouaoui
Nadia Zouaoui Journaliste et documentariste

C’était lors d’une marche entre deux confinements. On pensait nous changer les idées en ruminant les beaux moments de la vie culturelle montréalaise et nos endroits fétiches pour danser la salsa. Une façon de nous agripper à un optimisme qui a fini par ternir les plus beaux des arcs-en-ciel.

J. M. prend un air sérieux et me lance : « Tu sais, quand on allait danser, je ne demandais jamais aux filles latinas de danser avec moi ! »

Je trouvais son statement très dur, surtout de la part de celui qui travaille avec les réfugiés et qui est plein d’humanisme !

Son pied handicapé n’arrivait plus à avancer dans la boue. Il s’arrête de marcher et ferme les yeux, comme pour me décrire des choses qu’il ne veut plus revivre. « Tu sais, c’est un regard de bas en haut et qui n’arrive jamais au niveau des yeux… car les gens de mon espèce, on ne les regarde pas dans les yeux. Ça vient chercher tout le côté sombre de ma jeunesse, toute la discrimination dans laquelle j’ai grandi dans mon pays. »

J. M. est un autochtone du Pérou. Il m’a révélé dans un sarcasme sombre que dans son pays d’origine, il était « le vilain petit canard » ; il est autochtone, pauvre et handicapé.

L’homme de 60 ans m’avait raconté ses difficultés, les discriminations et les humiliations qu’il a subies pour pouvoir étudier, travailler et même épouser la femme qu’il aimait, car il n’était pas du même rang social.

Vivre au Québec lui a redonné une dignité qu’il n’avait jamais connue dans son pays d’origine. Du moins, pas à son époque… Ce disciple de Leonard Cohen qui voyait la lumière dans toutes les craques de la vie m’a surpris par la profondeur de sa tristesse qu’il cachait si bien. Une tristesse que peut raviver un simple regard méprisant d’une fille de son coin du pays qui lui rappelle : « Ce n’est pas parce que tu es au Québec que je vais te regarder différemment ! » Même après 30 ans d’immigration, un tel regard fait toujours aussi mal à J. M.

Des histoires de racisme m’ont été contées à travers la diversité de mes amis. Des histoires aussi horribles que le meurtre de George Floyd, mais sans caméra pour en témoigner et sous des régimes totalitaires qui savent bien faire taire les observateurs.

C’est le cas de mon amie Khadija Baker, artiste kurde du sud de la Syrie. Eux se font appeler Al Ajaanib (les étrangers), même si les terres sur lesquelles ils vivent leur appartiennent depuis des siècles. Le régime syrien a peur qu’ils ne s’unissent avec les Kurdes d’Irak et de Turquie pour demander leur indépendance alors il leur mène la vie dure, pire que l’apartheid, une sorte de génocide culturel.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEURE

L’artiste kurde Khadija Baker et ses tresses-écouteurs

Khadija Baker profite de la liberté que lui offre son pays d’accueil pour créer, pour dénoncer par l’art en utilisant parfois son propre corps. Des installations artistiques à vous glacer l’âme… une œuvre me revient, celle où elle a mis des écouteurs tressés au bout de ses longues tresses qu’on doit mettre dans nos oreilles pour écouter ces histoires d’horreur que son peuple ose raconter dans les pays d’immigration, mais toujours en les chuchotant…

L’art de Khadija est reconnu un peu partout, à Toronto, à New York, à Sydney mais pas trop au Québec, qui traîne parfois la patte de la reconnaissance artistique des gens qui viennent d’ailleurs.

Au fait, pour vous parler de racisme, je ne vais pas aller très loin. Dans mon pays d’origine, le racisme, on vit avec, il s’est même incrusté dans notre culture avec l’aliénation coloniale qui nous a encore plus « brouillés » avec ce concept de blancheur immaculée ! Je me souviens que pour décrire une belle femme dans ma langue maternelle, on dit Taroumith (une Française)car les femmes considérées comme belles étaient surtout de type caucasien !

Tiens, l’exemple de Miss Algérie 2019, Khadidja Benhamou, une candidate du sud du pays qui avait la peau au moins deux tons plus foncée que la normale des Algériens. Elle a eu droit à plein d’insultes sur les médias sociaux et même à des mots en N. Puis, le débat sur la dénonciation du racisme s’est imposé. C’est là où les gens ont découvert que ce n’est plus « normal », le racisme ! Il faut dire que les médias sociaux arrivent quand même à éduquer les gens qui n’ont pas eu la chance de fréquenter les bonnes écoles.

PHOTO RYAD KRAMDI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une jeune femme portant le symbole du peuple amazigh participe à une manifestation antigouvernementale à Alger, en Algérie.

Ah oui, une dernière couche de discrimination à vous conter, même si c’est un sujet explosif là d’où je viens. Une autochtone Amazigh comme moi n’avait pas le droit de parler sa langue maternelle à l’école algérienne de mon enfance. Je gardais mes mots bien enfermés dans ma bouche pour ne pas me faire renvoyer de l’école, même si on ne parlait pas trop l’arabe classique qu’on nous enseignait !

Ça marque une vie quand on t’apprend à un très jeune âge que la langue de ta mère n’a pas le droit d’entrer dans un établissement scolaire.

Aujourd’hui, mon peuple s’est battu avec ses poètes, ses chansonniers et les vies de milliers de jeunes, d’hommes et de femmes pour faire reconnaître notre langue. C’est même rendu qu’on traduit tout ce qui se produit en cinéma ! Tiens, récemment, j’ai regardé Les Schtroumpfs en amazigh… j’ai ri, j’ai pleuré et je me suis souvenue que quand j’étais petite, je n’avais même pas le droit de rêver dans ma langue parce que je suis une autochtone !

Tout le monde est mal à l’aise de parler de racisme dans sa société et pourtant le racisme est partout, il est né avec l’être humain et son défi à l’altérité ! Les sociétés les plus avancées, les plus démocratiques et les plus respectueuses des droits de la personne sont celles qui se donnent les outils pour s’attaquer au racisme systémique… pour défaire les mécanismes de ces injustices immondes qui n’ont plus lieu d’être, pour créer un meilleur monde et être l’avant-garde des sociétés avancées.