L’accroissement du pouvoir québécois découlant de l’utilisation de la clause dérogatoire dans la loi sur la laïcité s’est révélé la grande nouvelle du récent jugement de la Cour supérieure sur cette loi.

Christian Dufour
Christian Dufour Collaboration spéciale

François Legault l’a tout de suite vu, laissant entrevoir que la clause dérogatoire serait également utilisée dans le projet de loi sur la langue française du ministre Simon Jolin-Barrette.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre François Legault à l’Assemblée nationale, le 29 avril

Désireuse de se rapprocher de la majorité francophone, la cheffe de l’opposition officielle libérale, Dominique Anglade, n’a pas caché quant à elle que l’utilisation de la clause dérogatoire ne serait pas un scandale en matière linguistique, Robert Bourassa l’ayant déjà fait pour l’affichage.

Souveraineté parlementaire

Quelle ironie que ce gain majeur pour le pouvoir québécois soit venu d’une addition à la Charte canadienne des droits et libertés de Pierre Elliott-Trudeau par des premiers ministres de l’Ouest attachés à la préservation de la souveraineté des parlements de type britannique comme le nôtre.

Un demi-siècle plus tard, leur héritage se révèle efficace dans le combat contre ces juges biaisés en faveur du multiculturalisme sans limites à la canadienne, au détriment de la vision québécoise des choses.

C’est ainsi que le juge Marc-André Blanchard, viscéralement opposé à la loi sur la laïcité, a dû s’incliner devant cette dernière en raison de la clause dérogatoire. Il en a été réduit à étendre au domaine religieux le droit de la minorité anglophone de gérer ses écoles, malsaine régression nous ramenant à l’époque où la langue française était gardienne de la foi catholique.

On peut douter que la Cour suprême du Canada entérine une interprétation aussi abusive de l’article 23 de la Constitution, qui cautionnerait une dynamique de partition du Québec sur une base linguistique.

Il serait encore plus étonnant que la Cour Suprême ne tienne pas compte d’une clause dérogatoire qui fait partie intégrante de la Constitution, protection contre la partialité flagrante, révélée par Frédéric Bastien, de juges appliquant une Charte canadienne des droits imposée au Québec dans ses champs de compétences.

Société distincte québécoise

Même pour les citoyens opposés à la loi 21 se pose la question de savoir qui doit décider de ce qui est devenu un point de ralliement pour la majorité francophone : des non-élus nommés par Ottawa ou l’Assemblée nationale du Québec.

Au-delà du contenu de la loi, l’enjeu est devenu celui de la société distincte québécoise au sein du Canada, dans un contexte où une victoire peut être porteuse d’autres victoires si on est capable de la voir.

Reste à savoir ce que le gouvernement Legault fera du nouveau pouvoir qui est le sien.

Le masochisme ayant ses limites, il peut tout d’abord décider d’inclure la clause dérogatoire dans tous les projets de loi québécois à connotation identitaire pour les protéger de ce multiculturalisme canadien extrême destructeur de ce que nous sommes.

En matière linguistique, certains rêvent de l’affichage unilingue français, alors que d’autres voudraient appliquer la Charte de la langue française aux cégeps, domaine où un équilibre fondamental s’est brisé, de l’avis même des libéraux.

Pour les descendants d’un peuple conquis, il est tentant de vouloir sauver la face en focalisant sur l’image exclusivement française, sans considération du fait que la norme réaliste en ce domaine est la claire prédominance du français sans exclusion d’un anglais présent ici depuis 250 ans.

Le fait anglais n’est pas incompatible en lui-même avec le pouvoir québécois, la preuve en étant ces premiers ministres anglophones à l’origine de la clause dérogatoire.

Loi 101 et cégeps

Plus que l’affichage unilingue français, la franche imposition de la loi 101 aux cégeps serait une mesure structurante porteuse d’avenir, contrairement à ces pusillanimes mesures de contingentement des cégeps anglophones qui causeront plus de problèmes qu’autre chose à terme, ne serait-ce que parce qu’il faudra sans cesse les réévaluer et les justifier.

En cette ère de révolution numérique où l’anglais est de plus en plus présent partout, on ne dira jamais assez que les jeunes francophones, y compris ceux des régions, n’ont pas besoin de faire leur cégep dans cette langue pour l’apprendre.

Pour ne pas gâcher une occasion qui ne se représentera pas de sitôt, le premier ministre et le ministre Jolin-Barrette doivent prendre acte du fait qu’ils sont en face d’une occasion historique de laisser en héritage quelque chose de fort aux Québécois, leur projet de loi se devant d’étonner par une audace dont le Québec a impérativement besoin en 2021.

François Legault sera-t-il capable de mettre de la chair sur la société distincte québécoise au sein du Canada ? Aura-t-il l’audace d’imposer la loi 101 au niveau collégial comme cela est devenu nécessaire ?

Réjouissons-nous en tout cas de la perte de crédibilité d’une réforme du mode de scrutin néfaste pour le pouvoir québécois au sein du pays, cheval de Troie pour la culture woke au cœur de nos institutions démocratiques.