Publié le 22 avr. 2021
Dany laferrière
Dany laferrière Membre de l’Académie française*

1

Ce n’est pas le mot qu’il faut traquer

car il y a des gens qui savent

comment faire pour dire le contraire

de ce qu’ils pensent.

2

Il faut descendre plus bas.

Là où l’identité se forme.

Là où on banalise la vie de l’autre.

Là où on lui fait comprendre que ce qu’on dit de lui

est une blague amusante

et que ce qu’il dit du colon est une insupportable insulte.

3

On veut croire ou faire croire

que c’est une vérité profonde

que cette supériorité d’un individu

sur un autre

d’un Blanc sur un Noir.

On crée une tension

jusqu’à imposer

ce sentiment d’infériorité

chez le Noir.

4

Sartre dit que tout homme

qui ne ressent pas un malaise

en présence d’un policier

est un délateur.

Ce malaise est constant chez

le Noir en Amérique.

5

Le racisme ordinaire est un fait exceptionnel

qui change l’autre, le Noir,

en un monstre

sur qui il faut tirer le premier

ou en un cancrelat

qu’il faut écraser de son mépris.

6

On discute abondamment du racisme

dans les salons, dans les cafés,

dans les cocktails avec un verre de vin blanc

alors qu’on fait semblant de ne pas voir

le raciste à trois pas de nous.

7

On me dit que n’importe qui peut être raciste

sûrement

mais on n’a pas toujours

les moyens pour passer

de la théorie à la pratique

et la protection nécessaire pour s’en sortir

sans une éraflure.

8

Le raciste n’est pas uniquement un policier blanc

qui tire sans sommation sur un jeune Noir

c’est aussi un honnête citoyen

qui fait comprendre à ce jeune Noir

qu’il n’est rien avant même de savoir

ce qu’il sait faire.

9

Le raciste, c’est celui qui dit à n’importe quel Noir

en Amérique du Nord

qu’il soit médecin, ministre ou ouvrier :

« T’es rien, c’est moi qui t’ai fait, et je peux te retourner

d’où tu viens, en claquant des doigts. »

Alors que ce grossier personnage ne lui arrive pas

à la cheville moralement ni même socialement.

10

Quand une femme dit NON

vous devez arrêter

quand un NOIR dit

J’étouffe

Vous devez arrêter aussi.

11

Le racisme fleurit dans une ambiance particulière.

Le comportement d’un chef comme Trump

lui permet une éclosion rapide.

Cette suggestivité qui déborde de partout

jusqu’à effacer toute distance entre les gens.

On vous arrose d’insultes.

Puis on vous piétine.

Pour enfin se plaindre de ne pouvoir faire plus.

12

Je me méfie de cette Amérique qui proclame

que c’est un jour historique parce qu’un policier

qui a étouffé un Noir pendant près de dix minutes

est condamné pour « meurtre involontaire » car je

ne vois pas où c’est involontaire.

Lui a-t-on fait un cours sur l’anatomie et la biologie

avant de l’envoyer dans la rue

afin qu’il sache que l’oxygène est nécessaire à la vie ?

Il est vrai que si on ignore cela, ça devient involontaire.

13

Deux poids, deux mesures.

Ces quatre mots résument souvent

la vie ici.

Un jeune Noir qui tire sur un policier blanc

même dans le noir, même en panique,

sera condamné, lui, pour meurtre au premier degré.

Les prisons américaines regorgent de jeunes assassins

aux grands yeux effarés

devant un destin qui se referme.

14

L’Amérique a fait ouf hier soir.

Je me demande combien ce geste d’humanité

va coûter aux Noirs ?

Et combien de temps cela prendra pour trouver

un policier assez bête pour le faire devant la télé

pendant dix minutes ?

La mort exposée ainsi est pornographique.

15

On a tous été nourris aux fables

durant cette lumineuse enfance

et comme dans les fables, tout finit bien

rêvons d’une introspection pour faire

sortir la Bête du plus profond de soi.

* * *

* Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), salué par une reconnaissance immédiate, jusqu’à L’exil vaut le voyage (2020), en passant par Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? et L’énigme du retour (prix Médicis), Dany Laferrière a construit une œuvre qui rayonne dans le monde et lui a valu son élection au fauteuil numéro 2 de l’Académie française. Pour célébrer 35 ans d’écriture, son premier livre est réédité en poche (Zulma/Typo).

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