Ce que les scientifiques qui étudient les changements climatiques martèlent depuis des années, voire des décennies, la pandémie le rend maintenant irréfutable ; les ouragans, les incendies de forêt et, oui, les virus devront dorénavant être considérés par nos gouvernements comme ce qu’ils sont : de puissants agents étrangers en mesure de modifier durablement l’organisation de nos modes de vie. Le virus n’est pas qu’un problème de santé publique : il bouleverse notre économie, notre environnement et notre sécurité. Nous sommes en guerre.

François Allard François Allard
Agent de défense des droits, santé et services sociaux, Ex aequo

Dans ce contexte, le premier rôle de notre gouvernement sera bien sûr de combattre l’ennemi. Ce qu’on oublie toutefois souvent, c’est qu’il possède également un second rôle, tout aussi important : celui de décider de la distribution des effets produits par la présence durable de ce visiteur impromptu. Car tout comme les flux de capitaux engendrés par l’explosion des ventes en ligne, le virus lui non plus ne se propage pas de manière indifférenciée parmi la population. Les gouvernements, dans ce contexte, ne sont pas neutres : ils décident qui accumulera l’or, et qui devra avaler le poison.

Outre les Amazon de ce monde, un autre groupe se démarque comme ayant été particulièrement privilégié depuis le mois de mars 2020 : les agences privées de placement de personnel. Rappelons qu’au Québec en 2019-2020, soit l’année avant la pandémie, la part des revenus de ces entreprises provenant de leurs contrats avec le réseau public et les établissements privés conventionnés atteignait plus de 470 millions de dollars, en augmentation de 142 millions par rapport à l’exercice financier précédent. Pour l’année dernière, les experts estiment que ce chiffre aurait doublé, voire triplé : il dépasserait maintenant la barre du milliard.

Ces agences font donc sans contredit partie de ceux qui profitent le plus de la guerre amorcée en mars. Le poison, lui ? Il fut administré en grande dose aux bénéficiaires de ces entreprises. Car, n’étant pas à l’emploi du réseau public, les employés d’agences n’étaient jusqu’à la semaine dernière pas soumis aux mêmes directives sanitaires que celles et ceux travaillant pour les CISSS et CIUSSS. La plupart faisaient des heures dans plus d’un établissement, sans même avoir suivi une formation adéquate sur le plan sanitaire. Les personnes aînées et celles en situation de handicap, encore une fois, furent les premières laissées pour compte.

C’est par le biais d’un arrêté ministériel, il y a quelques jours, que le ministère de la Santé a tenté de corriger cette situation. Les employés d’agences, avec un an de retard, devront désormais suivre une formation sur les méthodes de base permettant de limiter la propagation du virus. Ils et elles ne pourront également plus, en vertu de cet arrêté, effectuer des heures dans plus d’un établissement.

Si l’annonce est bienvenue, le diable, comme toujours, se cache dans les détails. La réalité est que cette directive sera pour l’essentiel sans effet pour l’un des secteurs les plus fragiles du réseau de la santé : le soutien à domicile. Rien dans la directive de la semaine dernière n’empêchera les employés d’agences affectés à ce secteur de donner des heures dans une multitude de domiciles, puisque, sur papier, ils et elles demeureront liés à un seul établissement : le CISSS ou CIUSSS. Ainsi, afin de « boucher les trous » les employés d’agences affectés à ce secteur continueront à se déplacer d’un domicile à un autre sans aucune régularité, au gré des besoins du jour dans les immenses territoires dont sont responsables les CISSS et CIUSSS où ils et elles seront affectés.

Les agences de placement de personnel représentent donc un vecteur important de propagation chez une population dont une bonne partie est extrêmement vulnérable aux effets du virus. Elles sont, qui plus est, complètement inadaptées à la réalité des soins offerts dans le cadre de cette modalité, qui s’effectuent généralement sur le long terme et qui requièrent un bon lien de confiance entre le préposé et le bénéficiaire.

Par son inaction, le gouvernement se rend ainsi complice du sacrifice des personnes aînées et en situation de handicap au profit de ces entreprises dont l’unique responsabilité est de produire un bénéfice pour leurs actionnaires.

Bien au courant de la situation, le gouvernement semble avoir fait son choix : il supervise la distribution du poison aux bénéficiaires et de l’or aux actionnaires. Le constat ne serait pas aussi dramatique si le soutien à domicile ne constituait pas le secteur des soins de santé où le recours à la main-d’œuvre indépendante est le plus répandu. En 2019-2020, à Montréal, près de 50 % des employés d’agences œuvrant dans le réseau de la santé travaillaient dans ce secteur. Encore une fois, on s’attend à ce que la pandémie produise une forte augmentation de ce pourcentage.

Si le gouvernement du Québec souscrit encore à la conception de l’État-providence, ce qui est de plus en plus douteux, il a la responsabilité de mitiger les effets de la pandémie sur les personnes aînées et en situation de handicap. Cela requiert, à court terme, qu’il s’assure que les employés d’agences de placement affectés au soutien à domicile soient assignés à un nombre limité et stable de résidences où ils et elles donneront des soins. À plus long terme, il devra diminuer significativement la dépendance du réseau de la santé envers ces entreprises en améliorant les conditions de travail de ses propres employés. Cela pourrait nécessiter qu’il inverse la direction des flux de capitaux alimentant actuellement les agences de placement de personnel pour en faire bénéficier la population générale. En aura-t-il le courage ?