Une guerre culturelle et politique fait rage entre les États rouges et bleus

Antoine Char Antoine Char
Professeur associé à l’École des médias, Université du Québec à Montréal

Un faux pas ! CNN, MSNBC, le New York Times et le Washington Post notamment en ont commis un dans l’après-midi du vendredi 19 mars. Lequel ? Ces grands médias dits « progressistes » (mainstream liberal medias) ont mis une bonne heure avant de montrer Joe Biden trébuchant à trois reprises en montant dans l’Air Force One.

L’homme le plus puissant de la planète, également le président le plus âgé de l’histoire des États-Unis, s’envolait pour Atlanta pour consoler la communauté asiatique après les tueries des salons de massage qui ont fait huit morts le 16 mars.

Fox News, le New York Post et tous les médias conservateurs se sont rués sur les images montrant « Sleepy Joe » (Joe l’endormi) manquer pied. Et alors ? Lorsque son prédécesseur Donald Trump grimpa, le 4 octobre 2018, les marches le conduisant à l’avion présidentiel avec un morceau de papier sous sa chaussure gauche ressemblant à du papier toilette, les médias libéraux en ont fait leurs choux gras. Idem quand il a semblé connaître quelques difficultés sur une rampe d’accès le jour de ses 74 ans le 14 juin dernier.

PHOTO ERIC BARADAT, AGENCE FRANCE-PRESSE

Joe Biden trébuchant sur la rampe d’accès de l’Air Force One, le 19 mars.

Harris « présidente »

Vingt-quatre heures avant l’« incident de l’Air Force One », Biden qualifiait sa vice-présidente Kamala Harris de… « présidente ». La bourde fut aussitôt montée en épingle par les médias n’ayant aucun atome crochu avec le successeur de Trump. Le New York Post parla même de « déclin cognitif ». Il est vrai que les maladresses verbales de Biden sont légion. En septembre, il a affirmé que 200 millions d’Américains étaient morts de la COVID-19 alors que le chiffre était de 200 000. Là aussi, ses détracteurs médiatiques se sont régalés.

On le voit, la guerre médiatique des tranchées, marquée par la radicalisation de leur ancrage politique, se poursuit un peu plus de deux mois après le départ de la Maison-Blanche du controversé milliardaire de l’immobilier.

Elle reflète la guerre culturelle et politique entre les États « rouges » (républicains) et « bleus » (démocrates), avec ses villes, ses quartiers et même ses rues entièrement d’une couleur ou de l’autre.

La cassure entre les deux n’a pas commencé avec le trumpisme. Elle a toujours existé. Elle s’est accentuée avec la présidence de Bush junior et la guerre en Irak pour dominer totalement le paysage politico-médiatique avec Trump.

Aujourd’hui, le dialogue de sourds est assourdissant. Pas seulement par médias interposés.

En chiens de faïence

Deux Amériques se regardent en chiens de faïence. Le centre existe toujours. Biden l’incarne. Mais, dans les médias, la polarisation gagne du terrain et certains ont laissé tomber leurs habits d’objectivité. Soixante-huit pour cent des Américains estiment que les médias, peu importe lesquels, sont partisans, selon le Pew Research Center, un organisme indépendant.

À cela s’ajoutent bien sûr les réseaux sociaux, véritables silos informationnels. Ils enferment électeurs et partis dans des chambres d’échos, dans des bulles hermétiques, accentuant les opinions de chacun. Près de la moitié des Américains s’informent désormais sur Facebook et près des deux tiers grâce aux réseaux sociaux. Une nouvelle ségrégation, politico-médiatique cette fois, prend racine aux États-Unis.