Comment expliquer qu’une majorité de Canadiens ne s’identifie à aucun parti politique ?

Antoine Dionne Charest Antoine Dionne Charest
Doctorant en philosophie, Université de Montréal

Selon l’institut de sondage Maru Public Opinion1, 57 % des Canadiens n’adhèrent à aucun parti politique. Cette majorité d’orphelins politiques se trouve surtout dans les Maritimes, au Québec et dans l’ouest du pays.

On pourrait croire qu’il est difficile pour les partis politiques fédéraux d’énoncer une vision à laquelle une majorité de citoyens puisse adhérer, étant donné la diversité géographique, culturelle et linguistique du Canada.

Cela n’explique toutefois pas pourquoi 15 % des orphelins politiques dans les Maritimes et au Québec n’iront pas voter lors des prochaines élections fédérales et, de surcroît, pourquoi plusieurs électeurs dans l’Ouest songent à voter pour un parti séparatiste.

Comment expliquer alors qu’il y a autant d’orphelins politiques ?

Dispersion de l’électorat conservateur

Les orphelins politiques se trouvent dans les régions qui ont déjà appuyé le Parti conservateur. C’est notamment le cas du Québec et de l’Ouest.

Or les conservateurs n’arrivent plus à recréer une alliance politique durable entre le Québec et l’Ouest.

Depuis 2006, le pourcentage du vote conservateur au Québec n’a fait que diminuer, alors qu’il est demeuré stable dans l’Ouest. Les conservateurs sont devenus un parti politique ancré dans l’Ouest canadien.

Les Québécois ont préféré voter pour le Bloc québécois, le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique (NPD) plutôt que pour les conservateurs. Si on exclut le Bloc québécois, on retrouve une situation similaire dans les Maritimes.

Polarisation de l’échiquier politique

En se focalisant sur les sujets identitaires et en engageant autant de dépenses publiques, les libéraux sont devenus un parti résolument de gauche. Idéologiquement, ils ont plus de points communs avec le NPD et les verts que leur électorat traditionnel, qui est au centre gauche.

Les conservateurs semblent être plus préoccupés par des querelles internes que par la reconquête de leur électorat historique. Il est difficile de savoir quelles sont leurs convictions, sauf le fait que certains d’entre eux s’opposent au droit à l’avortement et à la reconnaissance des changements climatiques.

Les conservateurs peinent à faire valoir leur principal atout politique, soit une gestion responsable des finances publiques et une vision décentralisatrice du fédéralisme qui respecte les champs de compétences des provinces.

La joute parlementaire accentue le fossé entre conservateurs et libéraux. Alors que les conservateurs remettent régulièrement en cause l’intégrité du gouvernement, les libéraux ne ratent pas une occasion d’accuser les conservateurs d’être rétrogrades, pour ne pas dire infréquentables.

De tout cela découle un échiquier politique polarisé où les points de vue de nombreux électeurs ne sont ni entendus ni considérés.

Déficit démocratique des institutions

Les institutions démocratiques canadiennes ont de plus en plus de difficulté à représenter les intérêts de toutes les régions du pays, surtout des provinces. Le Sénat, qui est censé représenter les régions, ne remplit pas ce rôle.

Le fait que les sénateurs soient nommés par le gouvernement fédéral pose un problème de légitimité, car ils ne sont pas démocratiquement élus, et de représentativité, car ils n’ont de lien ni avec les parlements provinciaux ni avec les gouvernements provinciaux.

Il n’y a donc pas d’institution démocratique formelle où le gouvernement fédéral et les provinces peuvent discuter d’enjeux communs et décider de la conduite de la fédération canadienne.

Cela crée forcément un déséquilibre dans les relations fédérales-provinciales, puisque le gouvernement fédéral continue de jouir d’un pouvoir illimité de dépenser, tandis que les provinces doivent fournir les services publics essentiels, comme la santé et l’éducation.

Il y a sûrement d’autres raisons pour lesquelles une majorité de Canadiens ne s’identifie à aucun parti politique. Une chose est néanmoins sûre : l’offre politique actuelle génère plus d’orphelins politiques que d’adhérents politiques.

Si les partis ne s’adaptent pas à cette nouvelle réalité, il faudra sérieusement considérer l’idée de fonder un parti fédéral qui saura répondre aux préoccupations d’une majorité de Canadiens. Faute de quoi, le Canada risque d’être de plus en plus balkanisé et, ce faisant, difficile à gouverner.

1 Consultez les résultats du sondage (en anglais)