Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais ce lundi 19 avril, en cette année pandémique 2021, je serai rivée à mon écran de télévision pour regarder et écouter Chrystia Freeland nous livrer son discours sur le budget fédéral et ensuite le promouvoir et le défendre sur toutes les plateformes médiatiques.

Françoise Boivin Françoise Boivin
Avocate en relations de travail, analyste politique et ancienne députée de Gatineau

Après tout, il s’agit ici d’une journée très spéciale ! Une première femme ministre des Finances présente son premier budget fédéral qui, soit dit en passant, est aussi le premier budget du gouvernement libéral depuis son élection en octobre 2019. Un autre « plafond de verre » qui se brise. J’ai bien hâte de voir quels souliers Chrystia Freeland chaussera, si elle demeure fidèle à la tradition évidemment. Ce devrait être le premier vrai signal qu’elle enverra concernant son budget.

Le dernier budget fédéral date de deux ans. Le pays a bien changé depuis. En fait, toute la planète a changé depuis. Qui se rappelle du budget Morneau en 2019 : « Investir dans la classe moyenne », avec des sections accrocheuses comme « De bons emplois », « Logement », « Aînés » et « Assurance-médicaments » ? Un budget total de 355,6 milliards de dollars, une dette fédérale établie à 705,4 milliards avec des déficits prévus de 19,8 milliards pour 2019-2020, de 19,7 milliards pour 2020-2021 et de 14,8 milliards pour 2021-2022. La réalité est toute autre. La dette dépasse maintenant les 1048 milliards de dollars. Oui, vous avez bien lu : 1048 milliards de dollars !

Si je souligne ces chiffres astronomiques, ce n’est pas parce que je crois que nous devons avoir un budget d’austérité. Loin de là.

C’est simplement pour démontrer ce que nous savons tous : les années se suivent et ne se ressemblent pas. La pandémie a changé la donne. Les budgets sont des indicateurs à gros traits qui sont modifiés au gré des évènements. On ne peut pas toujours en tenir rigueur à nos dirigeants. Même sans budget pendant plus de deux ans, nous avons quand même eu droit à trois énoncés économiques et fiscaux. On a vu notre ratio dette-PIB passer de 31 % en 2019-2020 à 50 % pour 2020-2021. Il est plus que temps de connaître la vision économique et les projections du gouvernement fédéral.

Le budget Freeland devrait être une suite logique aux dépenses fédérales en soutien aux Canadiens et aux entreprises canadiennes pendant la pandémie et devrait décrire les mesures privilégiées par le gouvernement libéral vers une reprise économique pour l’après-pandémie. Rien de moins. De gros défis, surtout pour un gouvernement minoritaire ! Il faut dire que la tension s’est relâchée d’un brin quand le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a annoncé avant même de lire le budget que son parti l’appuiera. Pas de drame préélectoral en vue ! Justin Trudeau demeure en contrôle du déclenchement de la campagne électorale au moment qu’il juge opportun. Plus tôt que tard à mon avis. Le budget Freeland servira de plateforme électorale au Parti libéral du Canada.

Sous-financement récurrent de la santé, participation des femmes sur le marché du travail durement touchée lors de la pandémie, inégalités fiscales, économie verte et infrastructures doivent faire l’objet d’une attention particulière de la part du gouvernement.

Les consultations habituelles ont eu lieu : groupes d’intérêts, chambres de commerce, syndicats, économistes. Les ministres du Québec ont eu leur mot à dire, tout comme les chefs des partis d’opposition. Les premiers ministres des provinces ont aussi mis leur voix au chapitre. On verra bien lundi qui a eu droit à une écoute plus active. J’avoue que les discussions entre le premier ministre Trudeau et les chefs de partis d’opposition dans la semaine qui précède le dépôt du budget à la Chambre des communes s’apparentent plus à des exercices de style que de fond. Le texte est déjà chez l’imprimeur ! Le coulage stratégique est commencé : garderies, aînés, environnement, entre autres.

En terminant, Chrystia Freeland sera-t-elle la femme d’un seul budget ? La question se pose après le congrès libéral la fin de semaine dernière, alors que le PLC a fait une place de choix à Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, pressenti comme candidat libéral lors des prochaines élections. L’avenir nous le dira. La bataille entre Plutocrats : The Rise of the New Global Super-Rich and the Fall of Everyone Else, de Chrystia Freeland, et Values : Building a Better World for All, de Mark Carney est commencée. Je ne suis pas certaine que le Canada de demain a besoin d’un autre superhéros, d’une autre vedette. On a qu’à penser à Michael Ignatieff !

Pour beaucoup de femmes et de filles, lundi sera une journée très spéciale et ce, peu importe nos allégeances politiques. Une femme se lèvera à la Chambre des communes sur le coup de 16 h pour lire le budget fédéral. Bravo, madame la ministre des Finances !