Nous sommes en période de négociations collectives dans le réseau public. Occasion pour les psychologues d’espérer voir corriger l’important rattrapage salarial dont ils ont besoin pour tenir compte de leur niveau de formation doctorale et enrayer leur exode croissant vers la pratique privée. Mais le gouvernement demeure sourd à leurs requêtes d’un ajustement salarial adéquat.

Charles Roy
Président de l’Association des psychologues du Québec

Et pour ajouter l’insulte à l’injure, le Conseil du trésor envisage d’augmenter, spécifiquement pour les psychologues, leur semaine de travail à 40 heures. Ce simple geste démontre le grand manque de considération dont le gouvernement fait preuve à l’égard de notre profession. C’est faire preuve d’une étonnante méconnaissance de la charge émotionnelle intense reliée à notre tâche, à œuvrer auprès de clientèles souvent lourdes et complexes, notamment en première ligne des établissements publics. Et pendant ce temps-là, les gestionnaires réduisent de plus en plus le nombre d’entrevues, nous contraignant à terminer les suivis à mi-parcours. Ces patients reviennent, bien sûr, plus abîmés et on assiste au coûteux phénomène de la porte tournante.

Malheureusement, le contexte ne nous aide pas… Ça fait deux conventions collectives au cours desquelles on essaie de faire ajuster le salaire et on a obtenu de peine et de misère une maigre prime que le Conseil du trésor n’a pas l’intention de renouveler. Et au cours de cette troisième convention collective, on nous dira insensibles à l’actuel contexte de pandémie. Pourtant, notre travail contribue à diminuer de 10 % les frais de santé liés à la clientèle en santé mentale, diminuant les hospitalisations, les visites aux urgences et aux cabinets de médecins, de même que les coûts de médication et entraînant une réduction de 42 % des jours de congé de maladie1. Nous représentons un investissement et non pas une dépense.

Nous sommes un investissement à cause du sérieux de notre formation, et ce doctorat n’est pas un luxe. La nature humaine est complexe et traiter des êtres humains dans toute leur complexité requiert une préparation adéquate, notamment en évaluation des troubles mentaux, un acte réservé à notre profession.

Nous avons vraiment l’impression que le gouvernement cherche à pousser les psychologues hors du réseau public. Une position qui fait preuve d’une grande ignorance face à notre expertise et à son utilité pour la population. Les personnes qui consultent dans les services publics n’ont pas les ressources financières pour aller dans les cabinets privés de psychologues et ont souvent besoin de la présence des équipes interdisciplinaires présentes dans le réseau public pour répondre à leurs besoins complexes. Les médecins ne savent plus où envoyer leurs nombreux patients en besoin de services psychologiques. Pousser les psychologues hors du réseau public, c’est en quelque sorte faire preuve de discrimination envers une certaine catégorie de la population, cette catégorie de gens aux prises avec des problèmes de santé mentale modérés à sévères. À ces problèmes qui prennent de plus en plus d’ampleur dans nos sociétés s’ajoutent les impacts de la pandémie sur la santé mentale et ses retombées prévues sur plusieurs années à venir.

Nous prions le gouvernement de comprendre qu’il y va du bien-être de la population, particulièrement en cette période de pandémie, de s’assurer de la présence des psychologues dans le système public en leur offrant des conditions de travail et salariales respectueuses de leur contribution majeure au bien-être de la population et du niveau de formation requis pour ce faire.

Coûteuses études

L’échelle salariale des psychologues doit être révisée et amenée au moins au rangement 28 comme les professions au niveau de formation comparable. Il est plus économique pour l’État d’assurer des salaires décents aux psychologues. Savez-vous qu’en acceptant de faire leur doctorat (obligatoire), ils renoncent à 300 000 $ de revenus au cours de leur carrière, comparativement à un titulaire de baccalauréat. C’est le coût des années de travail perdues pendant qu’ils continuent d’étudier, sans compter une prise de retraite qui sera retardée de plusieurs années. Quand vous commencez à pratiquer autour du cap de la trentaine avec une bonne dette accumulée, votre salaire doit être ajusté en conséquence. Il n’est pas étonnant que 75 % des finissants choisissent d’aller pratiquer au privé au sortir de l’université.

Selon les estimations du ministère de la Santé et des Services sociaux (2018), il faudra recruter presque 900 psychologues d’ici 2023 pour combler les besoins du réseau, compenser les départs à la retraite et l’exode des psychologues qui choisissent d’exercer au privé.

Non seulement le salaire doit être à la hauteur, mais on doit aussi respecter leur jugement clinique et leur autonomie professionnelle. Et rappelons que les psychologues ne sont pas des professionnels interchangeables par des professionnels moins coûteux.

Nous demandons au Conseil du trésor de faire preuve d’humanité envers les personnes qui attendent plus d’un an sur les listes d’attente pour voir un psychologue et recevoir les services dont ils ont grandement besoin. Et envers ceux qui n’y ont pas accès faute de psychologues. Un psy n’est pas un luxe !

1 Accès équitable aux services de psychothérapie au Québec, Institut national d’excellence en santé et services sociaux (30 janvier 2018)