Partout dans le monde, on s’inquiète de la prolifération des fausses nouvelles. Cette série donne la parole à des spécialistes de plusieurs pays pour faire la lumière sur cet enjeu qui semble menacer la démocratie. Ce dossier a été préparé par Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d’études sur le Québec à l’Université Concordia.

Sarah Morrison Sarah Morrison
Doctorante à la Swinburne University of Technology, à Melbourne, en Australie

Jean-Philippe Warren : Lorsqu’il s’agit des fausses nouvelles, le rôle de la Russie est-il exagéré ?

Les allégations selon lesquelles la Russie essayait de manipuler la politique américaine ont commencé à circuler lors des élections de 2016. Les États-Unis ont pointé la Russie et ont affirmé que c’était à cause des Russes que Trump avait été élu président.

Les conclusions préliminaires de mes recherches suggèrent que oui, la Russie a effectivement diffusé des informations en ligne pendant les élections. Toutefois, ces informations circulaient déjà dans bon nombre de cas. Ces informations ont donc été diffusées par la Russie, mais non pas créées par elle.

Par exemple, les craintes en ce qui concerne la mauvaise santé d’Hillary Clinton, la Russie ne les a pas inventées. Ces rumeurs circulaient déjà sur la Toile, nourries par le malaise d’Hillary Clinton quand elle a contracté une pneumonie [en septembre 2016].

La Russie a aidé à diffuser des histoires exagérées à ce sujet, mais on doit comprendre qu’elle n’était pas seule à répandre de la désinformation. Des chercheurs ont découvert que certains étudiants gagnaient beaucoup d’argent en régurgitant des histoires propices à la droite, pour collecter des fonds. En ajoutant des titres à sensation, ils appâtaient des gens, lesquels cliquaient sur certains liens, générant ainsi des revenus pour les créateurs des sites.

Pourquoi les discussions autour des courriels d’Hilary Clinton sont importantes ?

Guccifer [pseudonyme de Marcel Lehel Lazare, un hacker roumain] est un pirate informatique qui a réussi à s’introduire dans les courriels de la campagne du Parti démocrate et d’Hillary Clinton. Ces courriels ont ensuite été remis à WikiLeaks et WikiLeaks a diffusé cette information lentement tout au long du mois d’octobre 2016.

Pour autant que nous sachions, Guccifer était un agent russe. Nous pouvons donc dire que la Russie a eu quelque chose à voir avec le piratage de la campagne du Parti démocrate.

On peut toutefois se poser une question : si Hillary avait été plus transparente en ce qui concerne ses discours à Wall Street, l’aide apportée à l’ami de sa fille pour obtenir un emploi, et même ses opinions sur la religion, l’attention portée à ses courriels aurait-elle été la même pendant les élections ?

Quels sont les impacts à court et à long terme des campagnes de désinformation ?

Je vais citer l’exemple du Pizzagate [théorie conspirationniste prétendant qu’il existe un réseau de pédophilie dirigée par des membres influents du Parti démocrate à partir d’une pizzeria de Washington]. Des années plus tard, il y a encore des gens qui croient que c’est vrai.

Or, des recherches suggèrent que le QAnon est né du concept de Pizzagate [QAnon est une mouvance conspirationniste qui avance qu’une guerre secrète a lieu entre Donald Trump et le gouvernement américain, les milieux financiers et les médias, dont les membres commettraient des crimes pédophiles et sataniques]. QAnon est maintenant un phénomène mondial qui génère beaucoup de désordre politique.

Donc, on peut dire qu’en termes d’impacts, les campagnes de désinformation ont eu jusqu’à présent des effets très négatifs.

Regardons encore plus loin en arrière. Je ne sais pas si beaucoup de gens connaissent la campagne de désinformation que le gouvernement russe a créée dans les années 1980 pour faire croire que le sida était une arme biologique créée par les États-Unis. Eh bien, des gens croient encore à ce mythe ! Il y a une dizaine d’années, une enquête a été réalisée et quelque chose comme 30 % des gens croyaient encore que le sida est une arme biologique créée par les États-Unis pour nuire à la communauté noire.

Nous allons devoir nous occuper des personnes « fragiles » dans la société. Par « fragiles », je veux dire les personnes les plus exposées aux mensonges et à la désinformation.

La pandémie de COVID-19 fait en sorte que les gens restent davantage à la maison. Ils s’ennuient et sont plus susceptibles de croire des choses fausses parce qu’il n’y a pas le même réseau de soutien pour les prévenir contre la désinformation. Ils sont aspirés par des trous noirs.

Pouvez-vous nous donner quelques règles de base pour éviter d’être « dupé » par des informations fausses ?

Le problème auquel nous faisons face, c’est que si quelqu’un a toujours été adepte des théories du complot, il va se tourner vers les sites en ligne qui défendent de telles théories. Je pense que c’est le genre de personne qui veut croire, qui croit que « la vérité est là », quelque part.

Il faut s’assurer que les personnes les plus vulnérables à ce genre de raisonnement soient protégés contre les visées de certains groupes extrémistes. Il est également important que nous apprenions aux gens à bien vérifier les faits. C’est vraiment important.

Souvenons-nous que quelqu’un qui était convaincu de la véracité de Pizzagate a traversé la moitié du pays avec des armes à feu afin de les utiliser dans une pizzeria. Interviewé après son crime, il a confié qu’il croyait sincèrement aux histoires conspirationnistes. Il avait entendu des histoires, puis il était allé en ligne et un site l’avait conduit à un autre site.

Un des membres de ma famille croit un peu aux théories conspirationnistes. Il publie des articles sur des choses que je sais être des mensonges. Je l’envoie constamment sur des sites de vérification de faits en lui disant de vérifier ses assertions. Nous devons continuer à éduquer la famille et les amis pour leur faire savoir qu’il existe des sites pour vérifier les faits.

À lire demain : L’Italie post-Berlusconi : Ne pas dire adieu à la vérité