Partout dans le monde, on s’inquiète de la prolifération des fausses nouvelles. Cette série donne la parole à des spécialistes de plusieurs pays pour faire la lumière sur cet enjeu qui semble menacer la démocratie. Ce dossier a été préparé par Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d’études sur le Québec à l’Université Concordia

Joseph Heath
Joseph Heath Professeur de philosophie à l’Université de Toronto

Jean-Philippe Warren : Comment expliquer l’essor des fausses nouvelles ?

Joseph Heath : Les fausses nouvelles reflètent les dynamiques des réseaux sociaux et la manière dont les nouvelles sont reproduites sur ces plateformes.

Gary King, Jennifer Pan et Margaret Roberts ont publié un article très intéressant sur la manipulation des réseaux sociaux en Chine. Ils ont analysé des millions de messages publiés sur les réseaux sociaux par des personnes rémunérées par le gouvernement chinois.

Les trois chercheurs ont découvert que ces millions de messages ne pouvaient être décrits dans les termes de la propagande traditionnelle. Il ne s’agissait pas, en effet, de promouvoir la ligne de parti ou de propager des mensonges. Il s’agissait presque exclusivement de tentatives visant à faire dévier la conversation afin d’entraver la capacité des gens à se mobiliser sur des enjeux particuliers.

C’est ce que Steve Bannon [ex-conseiller de Donald Trump] appelait, dans son langage quelque peu vulgaire, « inonder la zone de merde ».

Par rapport aux Américains, les Canadiens ont tendance à se considérer comme plus rationnels. Faut-il les croire ?

Je n’exclus pas a priori qu’une nation puisse être plus rationnelle qu’une autre. La rationalité est, selon moi, une réalisation collective.

Au XVIIIe siècle, pendant le siècle des Lumières, on situait la raison quelque part dans notre cerveau. On considérait donc que la rationalité relevait de la responsabilité individuelle. Chaque personne avait pour tâche de surmonter par elle-même les puissances des traditions et des superstitions.

Il est pourtant très difficile d’être rationnel tout seul. La rationalité s’appuie fortement sur une communauté de personnes qui discutent entre elles et débattent.

En ce sens, il est tout à fait possible que les Canadiens soient plus rationnels ou que le discours public canadien soit plus rationnel à certains égards que celui d’autres collectivités.

Quelles actions les Canadiens ont-ils posées pour relever le niveau du débat collectif ?

Aux progressistes américains qui se plaignent constamment de Fox News, je réponds qu’ils devraient penser à interdire cette chaîne de télévision. Quand je leur dis ça, ils s’exclament : « Oh mon dieu ! Mais de quoi tu parles ! » Je leur apprends alors que plusieurs pays ont adopté des lois qui rendent impossible d'exploiter une station de télévision comme celle-là.

Au Canada, il existe divers règlements et licences de diffusion qui encadrent le fonctionnement des chaînes d’information. Aux États-Unis, d’ailleurs, Fox News et certaines radios [populistes] n’auraient pas pu sévir avant 1986, comme elles le font présentement. Avant l’élimination d’une législation comparable à celle du Canada, sous l’administration Reagan, le développement de Fox News n’était pas possible.

Au Canada, un évènement vraiment important a été le refus du CRTC [en 2013] d’obliger les fournisseurs de câble et de satellite d’inclure la chaîne Sun Media dans leur offre de télévision de base. Cet évènement est crucial. La décision du CRTC a pratiquement condamné cette chaîne de télévision [qui s’est éteinte en 2015]. Ç'a été une énorme victoire pour celles et ceux qui souhaitent favoriser un discours politique plus rationnel au Canada.

Le Québec joue-t-il un rôle dans la tenue d’un discours plus rationnel ?

L’une des contributions les plus précieuses du Québec, c’est de diminuer l’influence des États-Unis sur la vie politique canadienne. Les Québécois sont beaucoup plus disposés à ignorer les discours provenant des États-Unis. C’est un service incroyablement précieux qu’ils rendent au pays – dont nous, Canadiens anglais, les remercions.

Politiquement, il est toujours gagnant pour un parti politique de recruter dans plusieurs milieux à la fois. Cette stratégie se retourne toutefois contre la droite populiste, dans la mesure où elle l’oblige à être populaire à la fois au Québec et dans le reste du Canada. Le problème, c’est que la droite populiste et xénophobe du Canada anglais déteste les Québécois, et que la droite populaire et xénophobe du Québec déteste les Canadiens anglais.

C’est un peu comme quand les partis de la droite extrême de l’Union européenne essaient de former des alliances : c’est difficile, parce qu’ils se détestent les uns les autres. De même, au Canada, si vous essayez de recruter auprès de l’électorat « trumpiste » d’un océan à l’autre, vous avez un problème, à cause de la dualité linguistique.

Ce n’est pas une supériorité morale de la part des Canadiens. C’est simplement une caractéristique structurelle de notre politique.

Demain : Les jeunes et les fausses nouvelles

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