En préférant les coupes forestières à la préservation, le gouvernement prouve qu’il ne souhaite pas préserver les modes de vie autochtones

Charles Coocoo Charles Coocoo
Wemotaci, Nitaskinan

Les injures subies dernièrement par notre sœur Jocelyne Ottawa et le refus du gouvernement d’adopter le Principe de Joyce le confirment : les Atikamekw ne comptent pas aux yeux du gouvernement. Ce mépris, il faut le dire, concerne tout autant nos vies que notre territoire.

Il y a quelques semaines, le gouvernement québécois a annoncé avoir atteint ses objectifs en créant 17 % d’aires protégées. On ne saurait imaginer une déclaration plus fautive.

De notre point de vue, les choses ne vont pas si bien. Au contraire ! Depuis plusieurs années, on constate que notre forêt disparaît progressivement. Pour nous, ce ne sont pas seulement des arbres qui nous quittent, mais une partie de nous. La forêt, c’est notre famille élargie. Elle porte notre langue, notre tradition comme notre futur. Elle donne du sens à nos actions. Les problèmes de nos communautés (dont le plus important est sans doute le suicide des jeunes) sont liés à cette perte du territoire et du sens qu’il donne à nos vies. Il ne s’agit pas d’une métaphore : si la forêt est malade, les Atikamekw le sont aussi.

On ne reconnaît plus le territoire, on ne se reconnaît plus soi-même.

Et derrière ce territoire malade, il y a, bien sûr, des coupes forestières : celles qui sont faites sans notre consentement, défigurent notre milieu de vie, saccagent nos lieux sacrés ou patrimoniaux, endommagent nos cours d’eau et détruisent les écosystèmes.

Les zones humides essentielles aux originaux s’assèchent. Notre communauté est par exemple témoin de la prolifération des tiques qui s’attaquent aux orignaux, et de nombreux veaux ont vu leurs sabots fendus en raison de la sécheresse. Les coupes forestières sont aussi responsables de l’augmentation des incendies de forêt, des inondations et de la transformation des composantes des écosystèmes. La forêt est rendue bruyante ! Les bruits de la machinerie lourde s’ajoutent à la réverbération des sons qui parcourent maintenant de vastes distances. Pas d’arbres, pas de silence.

Protéger l’ours et la terre mère

Il y a plus de 20 ans que nous tentons de préserver notre forêt. Ces dernières années, nous, la famille Coocoo, avec l’aide du Conseil de la Nation atikamekw, avons mis de l’avant un projet d’aire protégée, une aire qui aurait pour nom Masko Cimakanic Aski. Masko cimakanic aski signifie « protéger l’ours et la terre mère ». Ce nom souligne notre responsabilité ancestrale envers les nombreuses formes de vie sur le territoire.

Ce projet d’aire protégée recouvre une superficie de près de 598 km2 au sud de Wemotaci. Il est essentiel pour nous. Il permettrait de préserver un héritage culturel vivant, de soustraire une partie du territoire à la logique marchande, d’expérimenter un nouveau rapport de cohabitation au territoire, etc. Bref, de reprendre un peu du pouvoir d’agir que l’histoire nous a volé…

Le gouvernement Legault a rejeté 83 projets d’aires protégées totalisant près de 20 000 km2 et Masko cimakanic aski, comme beaucoup de nos projets de conservation, en fait partie.

Il a préféré protéger des secteurs au nord, où il n’y a pas d’arbres, plutôt que de considérer les préoccupations autochtones et de la population en général. Le gouvernement ne souhaite pas préserver les modes de vie autochtones. Sur notre territoire ancestral, le Nitaskinan, on repère moins de 5 % d’aires protégées. C’est inquiétant : nous considérons que notre mode de vie nécessite plus de 30 % de forêts. Le préjudice auquel nous sommes confrontés est encore plus frappant lorsque l’on constate que les régions avoisinantes vont compter beaucoup plus d’aires protégées. La Mauricie en est à près de 9 %. Pourtant, si l’ensemble des projets atikamekw avaient été acceptés, le Nitaskinan compterait lui aussi près de 9 % d’aires protégées.

Encore une fois, les décisions du gouvernement nous montrent que les Atikamekw ne sont pas écoutés et nos réalités culturelles, sociales, politiques, économiques sont mises de côté. Les études d’impact des coupes forestières n’ont jamais été faites en collaboration avec nos familles qui, selon notre tradition nomade, sont les gardiennes de la santé de la forêt. On nous consulte une fois que tout est déjà décidé. Les plans de coupes sont si fréquemment changés que n’importe qui en perdrait son latin.

La moindre des choses, si le gouvernement est sérieux lorsqu’il affirme travailler à la réconciliation entre les peuples autochtones et québécois, serait qu’il tienne compte de notre occupation et des autres vocations de la forêt.

Lorsqu’il est question de planification territoriale, les communautés atikamekw transportent toutes avec elles des histoires de luttes éprouvantes, de promesses brisées et de préjudices. Pourtant nous persistons à vouloir collaborer de bonne foi avec ce gouvernement, pour notre nation, faire avancer des projets qui sont communs à nos deux peuples.

Combien d’ententes d’harmonisation n’ont jamais abouti ?

Combien de nos projets de conservation sont tombés à l’eau ?

Pourquoi une telle mauvaise foi ?

Décoloniser la forêt, c’est comprendre que des gens qui y vivent et y trouvent autre chose qu’une valeur pécuniaire. Le gouvernement considère les forêts comme des espaces inhabités dont l’État peut disposer comme bon lui semble. « Terra nullius » : une terre « sans maître », comme disaient les colonialistes d’hier… et d’aujourd’hui.