Jean-François Lisée plonge dans les années 60 et 70 et la mouvance souverainiste, époque où des agents de la CIA, du KGB, des services français et cubains fourmillaient à Montréal.

Des agents de la CIA, du KGB, des services français et cubains ont arpenté les rues et fréquenté les bars de Montréal, avant, pendant et après les années d’effervescence du nationalisme québécois des années soixante et soixante-dix. Il y a eu, oui, des espions, des indics, des trompeurs et des trompés, des Russes et des Yankees et des Cubains et des Français. Des taupes, des vols de documents, des bombes et des incendies suspects. Des gestes illégaux. Un investissement canadien massif en filatures, en écoutes pour suivre à la trace tous ces étrangers suspects de vouloir infiltrer, contrôler, soudoyer autant des ministres des gouvernements du Québec que les indépendantistes violents du Front de libération du Québec ou les démocrates du Parti québécois. Dans ce quatrième titre de la collection « Jean-François Lisée raconte », l’auteur nous plonge une fois de plus dans une étape de l’histoire du Québec moderne, et nous fait entrer cette fois dans un univers parallèle, celui des espions qui venaient dans le froid québécois.

Il est une heure moins le quart dans la nuit du 4 avril 1972 quand une forte bombe placée dans le plafond d’un ascenseur envoyé tout exprès vers le douzième étage du 3737, boulevard Crémazie à Montréal explose, tuant le gardien de sécurité du consulat cubain. En quelques minutes, les policiers de Montréal sont sur les lieux. Ils se heurtent à trois Cubains armés de mitraillettes belges FN. Malgré le foyer d’incendie, le gardien mourant et un deuxième employé grièvement blessé, les Cubains prétendent défendre l’inviolabilité de leur territoire diplomatique. Bonne idée. Car un agent du renseignement de la GRC, responsable du dossier cubain, arrive sur les lieux en moins de temps qu’il n’en faut, affirmeront certains de ses collègues, pour franchir en voiture la distance qui sépare sa résidence de Sainte-Thérèse de l’endroit du sinistre. Désarmés et arrêtés par les policiers, les Cubains se rendent au poste de police. Lorsque le ministère des Affaires extérieures avise les policiers qu’il faut relâcher ces « diplomates », car ils jouissent de l’immunité diplomatique, les Cubains retournent à leurs bureaux et, malgré la résistance désorganisée de policiers dépassés par les évènements, réussissent à prendre leurs locaux d’assaut et à se barricader à l’intérieur, pointant leurs armes vers les forces de l’ordre.

Profitant de cet incroyable sursis, ils se hâtent de vider le contenu de leurs dossiers dans des poubelles et tentent d’y mettre le feu. Mais l’explosion ayant précédemment actionné le système de gicleurs, les documents sont trempés. Ils ne brûlent pas. Changeant de tactique, les Cubains ont encore le temps de verser un peu d’acide sur les piles de papier, avant que des renforts de policiers, protégés par des gilets pare-balles et armés eux aussi de mitraillettes, ne se rendent définitivement maîtres des lieux.

La version officielle a rejeté la responsabilité de l’attentat sur des commandos anti-castristes venus des États-Unis, et qui avaient déjà commis des attentats contre les locaux diplomatiques cubains au Canada. Mais en 1975, le bureau d’un représentant démocrate californien au Congrès et membre du Comité du renseignement de la Chambre (chargé de superviser les opérations de la CIA et d’autres agences de renseignements) a laissé entendre que l’opération se voulait une diversion organisée dans le but précis d’obtenir les documents et de les faire étudier par la GRC et la CIA. Le bureau du représentant Ronald Dellums affirmait avoir des preuves écrites. Une information confirmée ensuite par un agent de la GRC à Montréal : c’était une opération de la CIA, avec l’appui de la GRC. Opération évidemment illégale.

Cuba n’ayant pas de représentation diplomatique aux États-Unis (sauf à l’ONU), il est généralement reconnu que ses antennes de Montréal et d’Ottawa servent de têtes de pont à ses opérations d’espionnage en territoire américain, y compris à Washington.

Le personnel cubain jouit à Montréal d’une grande liberté d’action, n’étant pas soumis aux restrictions de déplacement qui affligent les diplomates soviétiques au Canada. Dans des locaux situés à l’angle des boulevards Crémazie et Saint-Michel, à un jet de pierre des embouteillages de la Métropolitaine, on trouve donc un des principaux relais de l’espionnage soviétique en Occident.

Pas étonnant que la CIA ait toujours insisté pour maintenir une étroite coopération entre ses spécialistes des services cubains et la GRC à Montréal afin de couvrir aussi parfaitement que possible les activités des émissaires de Fidel Castro au Québec. Les services de renseignements de Washington et d’Ottawa, sachant que des cadres soviétiques dirigent les opérations à des postes clés de l’appareil d’espionnage cubain, tiennent également pour acquis que Cuba sert de prolongement, d’instrument commode du KGB.

Des listes d’indépendantistes

Lorsque les analystes des services secrets canadiens commencent à dépouiller la moisson de documents et de négatifs photographiques du consulat cubain, ils découvrent des noms, des listes. « Ils avaient des listes assez longues de personnes actives dans le mouvement séparatiste. Leurs noms, leurs profils, ce qu’elles faisaient, si on pouvait s’en servir d’une façon ou d’une autre », révèle un ancien cadre de la GRC. « À l’évidence, ils s’étaient donné le mandat de se tenir bien informés sur le mouvement indépendantiste en soi, et sur les éléments les plus actifs ou les plus militants au sein du mouvement ». Les agents canadiens trouvent aussi la clé du code employé par la mission cubaine dans tous ses messages précédemment envoyés, notamment à La Havane. Un jeu d’enfant, maintenant, de déchiffrer les messages captés mais remisés dans des dossiers puisque jusqu’ici inintelligibles. À partir de ce jour, évidemment, les Cubains changent de code.

Les listes, surtout les éléments qui portent sur l’évaluation et l’utilisation potentielle de certains militants, sont une preuve de l’intérêt porté par Cuba aux indépendantistes.

Mais le véritable test est celui du recrutement. Les Cubains ont-ils pénétré le mouvement indépendantiste ? Ont-ils soudoyé, idéologiquement, par chantage ou offre d’argent, un de ses membres qui leur sert d’informateur, voire d’agent actif, provocateur ? Les documents du consulat semblent muets à ce chapitre ainsi qu’à celui, toujours révélateur, du financement occulte. Nulle trace d’argent ayant changé de mains.

Un autre membre des services secrets canadiens affirme que les Mounties ont réussi à identifier au sein du mouvement indépendantiste du début des années soixante-dix « une ou deux sources des Cubains ». Des militants dont l’action était « motivée par l’idéologie », plutôt que par le gain ou le chantage. Mais une fois cette révélation extirpée, l’espion canadien refuse d’en dire plus, et tente gauchement de ravaler son information. « Disons seulement que les Cubains étaient, peut-être pas les plus actifs, mais en tout cas les plus visibles des services de renseignements [de l’Est] au Québec. Sans doute parce qu’étant moins professionnels dans leur travail, ils devenaient plus faciles à repérer. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Guerre froide, P. Q.
La CIA, le KGB et l’énigme québécoise

Jean-François Lisée raconte (4)
Carte blanche (janvier 2021)
230 pages