Ce dimanche 7 mars, CBS diffusera la très attendue entrevue du prince Harry et de sa femme, Meghan Markle. Il s’agit d’un premier entretien devant les caméras depuis que le couple a quitté la Grande-Bretagne pour les terres plus accueillantes de la côte ouest américaine.

Martine St-Victor Martine St-Victor
Stratège en communication, présidente de Milagro Atelier de relations publiques

C’est l’animatrice Oprah Winfrey qui a obtenu cette exclusivité avec le duc et la duchesse de Sussex et qui en a vendu les droits de diffusion dans une soixantaine de pays, selon CNN. Au Canada, le réseau Global a été preneur et transmettra ainsi l’entrevue sur ses ondes. Sortez le Earl Grey et le popcorn.

Mais même avant sa diffusion, l’entrevue dérange au Royaume-Uni. Le clash est d’abord culturel. Le style américain du livre ouvert et des confessions écorche un public qui préfère la stiff upper lip anglaise et les secrets. Comme ceux des mauvaises fréquentations du prince Andrew.

En amuse-bouche, des extraits du tête-à-tête ont été mis en ligne. Ils ne sont pas assez longs pour qu’on en tire de grandes conclusions, mais on y apprend que le couple n’a imposé aucune restriction à l’animatrice.

Malgré tout, de ce côté de l’océan, certains prévoient déjà que l’entretien aura un parfum de complaisance journalistique. Il existe une intimité particulière entre Oprah Winfrey, Meghan et Harry.

Winfrey était invitée au mariage du couple et aujourd’hui, ils partagent le code postal d’un quartier cossu de Santa Barbara. Le choix de l’animatrice assure à la fois un grand nombre de téléspectateurs et un échange prudent et sans confrontations.

Ce grand rendez-vous télévisuel a donné lieu à une sorte de jeu d’échecs transcontinental entre ceux qu’on voit comme étant des rebelles et les membres de The Firm. C’est un surnom qu’on doit au prince Philip et qui est réservé aux membres seniors de la famille royale. Quelques jours après que la date du 7 mars fut encerclée sur nos calendriers, la reine Élisabeth II a joué un coup digne de son titre en annonçant qu’elle s’adresserait à ses sujets du Royaume-Uni lors d’une allocution télévisée qui sera mise en ondes quelques heures avant l’émission d’Oprah Winfrey – créant ainsi un duel entre majestés. Bonne chance, Liz.

Depuis leurs fiançailles, la presse négative qu’a reçue le jeune couple royal en Europe – surtout Meghan – est assez choquante. Markle est arrivée dans la famille des Windsor sans jamais avoir le luxe de sa belle-sœur Kate Middleton, par exemple, soit celui d’être ordinaire. Tout de la duchesse a été décortiqué, mal interprété, critiqué et vilipendé. Impossible donc de ne pas voir dans ce choix d’accorder une interview à une amie une brillante stratégie de communication. Une tribune où le couple pourra imposer un ton différent de celui de Buckingham Palace et où il pourra faire entendre sa version du conte de fées qui ne semble plus en être un.

Nouvelle version d’un film qu’on a déjà vu

En août 2018, Beyoncé s’est retrouvée en page couverture du Vogue. C’est un privilège qui venait avec une condition. Celle d’une liberté éditoriale totale, qu’a d’ailleurs accordée Anna Wintour – la patronne du magazine – à la chanteuse. Beyoncé a donc pu choisir le photographe, le stylisme, en plus d’assumer la rédaction du texte accompagnant ses photos. Wintour s’en est tirée avec un numéro bon vendeur, mais c’est une latitude qui avait fait sourciller plusieurs journalistes. Contrôler son image de manière si serrée peut déplaire aux gardiens de la fourth estate, mais comment ne pas comprendre ce besoin qu’a Beyoncé de gérer ce qui est si facilement détruit ? Et est-ce juste de s’attendre à ce que des célébrités soient tenues aux mêmes standards journalistiques que des élus ? Une chanteuse n’a pas nécessairement à être mise en examen par un ou une journaliste, comme le serait un président. Une duchesse n’est pas obligée de se soumettre aux mêmes genres d’exercices médiatiques qu’une première ministre, sauf si elle le veut.

Meghan Markle se joint non seulement à Beyoncé, mais aussi aux Taylor Swift et Billie Eilish de ce monde qui ont bien vu ce que la presse avait fait – des années plus tôt – aux Spears, Lewinsky et Farrow. Alors, elles créent et provoquent du contenu et choisissent le diffuseur.

Le câble pour certaines, les services de streaming pour les autres, pourvu que ce soit payant. Meghan Markle a décidé de retrouver sa voix, celle que le Palais de Buckingham souhaiterait plus discrète et moins intéressante – comme celle de Kate.

C’est la voix qu’on entendait en narration dans le documentaire Elephant de Disney l’année dernière et qui aujourd’hui se joint à celle d’Harry dans une balado, grâce à l’entente qu’a signée le couple avec la plateforme Spotify.

Bientôt ça sera Netflix puisque le duc et la duchesse de Sussex ont récemment conclu un lucratif partenariat de développement avec l’incontournable géant du streaming. La Meghan et Harry inc. se porte à merveille et si Markle donne l’impression de mener le bal, c’est parce qu’elle s’assure que la marque survivra le jour où elle deviendra tout simplement la Meghan inc.

Et ça, il faut l’applaudir parce que le contrôle de son image est aussi celui de son gagne-pain et de son destin. Un contrôle qui, si bien géré, sera rentable. La réussite et l’indépendance financière ne sont-elles pas parmi les plus belles manifestations du féminisme ? Le mouvement ne s’attendait peut-être pas à avoir une duchesse comme modèle, mais Meghan Markle est exactement ce dont il a besoin.