On parle beaucoup du mépris du peuple ces temps-ci. En fait, les chroniqueurs nationalistes en font un de leurs thèmes récurrents. Des documents historiques sont revenus nourrir le discours du « mépris » de Pierre Elliott Trudeau pour « le peuple » du Québec.

Jean Leclair Jean Leclair
Professeur titulaire, faculté de droit, Université de Montréal

Il ne fait aucun doute que l’antinationalisme viscéral de Pierre Elliott Trudeau a quelque chose de troublant. Quand on relit son œuvre, on peut comprendre que le nationalisme conservateur à l’eau bénite de Duplessis ait pu inspirer sa prose pamphlétaire. Prose qui, en passant, n’a pas épargné le nationalisme canadien-anglais dont il disait qu’il avait été le combustible du nationalisme québécois.

Ce qu’on s’explique mal, c’est son incapacité à admettre que le nationalisme qui sera mis en place à partir des années 1960 n’était pas de la même eau. Les nationalistes sont à l’origine de certaines des plus grandes réformes du Québec entreprises à partir de cette époque, au nombre desquelles on doit compter la loi 101, adoptée, en passant, sur la base de cette bonne vieille constitution canadienne de 1867.

Trudeau père a accompli de grandes choses. Entre autres, il a introduit le bilinguisme institutionnel à l’échelle fédérale, et a ainsi ouvert les portes de la bureaucratie fédérale aux Canadiens français. Il faut être un parfait ignorant de l’histoire de la fonction publique fédérale pour ne pas reconnaître ce succès. Aujourd’hui, le livre blanc de la ministre Mélanie Joly pousse plus loin que jamais cette reconnaissance de l’égalité de statut des langues française et anglaise.

Il a en outre serti dans la Constitution les droits scolaires des minorités linguistiques. Si on en juge par le comportement des provinces, et même du Québec là où les minorités francophones hors Québec sont concernées (voir mon texte antérieur), il ne fait aucun doute que, sans cette consécration constitutionnelle, les minorités de langue française hors Québec auraient la vie encore plus dure qu’elles ne l’ont actuellement.

Mais revenons au mépris pour le peuple. Il est assez amusant de voir que Trudeau père est le seul accusé.

En effet, Trudeau a souvent marché main dans la main avec certains nationalistes québécois dans sa description peu édifiante des Canadiens français québécois. Sous la plume de maints nationalistes québécois, la lâcheté, l’indifférence, l’aliénation et la fausse conscience caractérisent la majorité des Québécois non souverainistes.

En réalité, tout nationaliste convaincu (à la Trudeau ou à la québécoise) est incapable de reconnaître que dans l’âme des Québécois puissent cohabiter deux identités complémentaires qu’ils ne veulent pas nécessairement hiérarchiser. D’où cette colère et ce mépris du nationaliste pur et dur (canadien ou québécois) devant l’ambivalence de ces Québécois qui trouvent encore avantage à avoir deux gouvernements plutôt qu’un seul.

En dehors des campagnes référendaires, les nationalistes québécois nous présentent toujours la nation comme une grande masse homogène et unanime. Ils pourfendent l’ambivalence comme une posture de pleutres. Mais venu le temps des référendums, finie la certitude et bienvenue l’ambiguïté.

Ces nationalistes savent fort bien qu’en 1976, le Parti québécois (PQ) a obtenu un gouvernement majoritaire avec seulement 41 % du vote populaire, ce qui correspond, à 1 % près, au résultat obtenu par le OUI en 1980.

Ils n’ignorent pas non plus que c’est le PQ lui-même qui a inscrit l’ambiguïté québécoise au cœur du projet souverainiste. Malgré les incantations quotidiennes des purs et durs, l’indépendance n’a jamais été au programme, à tout le moins, pas en période référendaire. On y a toujours mêlé un élément d’association pour piéger les Québécois « dans une cage à homards », comme disait Jacques Parizeau. C’est ce même Parizeau qui, en 1995, a refusé d’ajouter le mot « pays » avant le mot « souverain » dans la question référendaire. « Cacher ce pays que je ne saurais voir » (en tout cas, le jour du référendum).

Je comprends cette stratégie politique adoptée par les nationalistes québécois. Après tout, ils veulent gagner. Mais qui méprise qui dans ce jeu où la vérité n’est jamais dite ?

C’est peut-être le propre de tous les mouvements politiques de prendre une partie de l’électorat pour des imbéciles.

Tout cela n’excuse absolument pas Pierre Elliott Trudeau. Mais ne jamais prendre acte des raisons derrière l’ambivalence d’une majorité de Québécois, et reléguer celles et ceux qui n’ont pas la foi dans le camp des renégats fédéralistes ou des colonisés, ce n’est pas particulièrement édifiant non plus. Chose certaine, ce n’est pas la recette appropriée pour en faire des convertis à la cause.