L’émergence du virus SARS-CoV2 et de la COVID-19 plonge la planète dans une crise sanitaire qui perturbe et transforme nos modes de vie économiques et sociaux bien plus profondément qu’aucun autre enjeu de santé ne l’avait fait jusqu’alors.

Renaldo Battista et Pierre Hainaut
Respectivement directeur général de l’Oncopole (Québec) et président du Cancéropôle Lyon Auvergne-Rhône-Alpes (France)

Les interrogations, les réussites et les échecs que nous traversons nous livrent des enseignements fondamentaux pour l’avenir de la santé et de nos sociétés.

La pandémie : une nouvelle donne en santé

La pandémie propulse les enjeux de santé au premier rang des priorités sociales, mobilisant les comportements individuels, l’action collective et la solidarité pour la protection des plus fragiles et de nos systèmes de santé. Elle nous rappelle que les maladies sont le résultat de la façon dont nous habitons notre écosystème – dont font partie les virus et les maladies. Elle nous prépare à l’invention de nouveaux modes de vie et de nouvelles organisations pour faire face aux défis de notre temps.

Dans ce contexte, la parole des experts – scientifique, médicale, sociologique, psychologique – est projetée au-devant des médias avec une violence inconnue jusqu’ici. Au travers des méandres du débat, de nouveaux savoirs s’ouvrent au grand public. Les conversations quotidiennes fourmillent de notions – ARN, mutants, tests PCR, orages inflammatoires – accessibles jusqu’ici aux seuls professionnels. On ne peut que se réjouir de l’avidité avec laquelle la société s’empare de ces nouvelles connaissances dans le débat public, avec ses controverses, ses héros, ses vilains, ses hypothèses fantaisistes, en bref, les ingrédients indispensables pour l’exercice d’une nécessaire liberté d’opinion et de choix.

Face à ces nouveaux défis, nos systèmes de soin et d’innovation en santé font preuve d’une résilience exceptionnelle. Mis à l’épreuve comme jamais, ils répondent présent malgré leurs immenses difficultés humaines, structurales et financières.

Le mérite en revient aux femmes et aux hommes, à leurs valeurs d’engagement et de sacrifice et à leur capacité d’innovation. Les tensions sur la distribution des vaccins ne doivent pas occulter l’exploit que représente la délivrance, en quelques mois, d’une solution thérapeutique innovante à des centaines de millions de personnes à travers le monde.

COVID-19 et cancer : un choc, des réponses

La survenue de la COVID-19 est un choc majeur pour la cancérologie. Au-delà de son impact sévère chez les patients cancéreux, la crise sanitaire oblige à réorienter des ressources et perturbe l’organisation des soins en cancérologie. Il en résulte des retards au dépistage et au diagnostic, un ralentissement des études cliniques avec perte de chances pour l’accès aux traitements innovants et une prise en charge thérapeutique contrainte par les conditions de distanciation. Dès à présent, ces effets se traduisent par une augmentation détectable de la mortalité due au cancer. Face à ces coups de boutoir, la médecine répond par des avancées spectaculaires : l’accélération de l’informatisation des systèmes et du partage des données, l’utilisation croissante des outils de l’intelligence artificielle, la diffusion rapide de la télémédecine, le décloisonnement des structures institutionnelles et professionnelles, l’accélération de l’innovation. En moins d’un an, la communauté scientifique et médicale a produit près de 90 000 publications sur la COVID-19, témoignant d’une mobilisation exceptionnelle qui souligne l’importance d’une recherche collaborative, internationale et ouverte.

Cette capacité d’adaptation est riche de promesses pour le futur de la lutte contre le cancer, qui reste la pandémie emblématique de notre temps. Car face aux plus de 2 millions de morts de la COVID-19 à travers le monde, le cancer frappe chaque année près de 19 millions de personnes et fait plus de 9 millions de victimes. Les projections du Centre international de recherche contre le cancer de l’Organisation mondiale de la santé prédisent 30 millions de cas et 16 millions de décès à l’horizon 2040. Malgré ces chiffres, l’avenir est riche de promesses, comme en témoignent les avancées de la médecine moléculaire, des thérapies ciblées, des immunothérapies ainsi que les progrès considérables de l’imagerie et de la chirurgie.

Plus encore que les progrès thérapeutiques, les nouvelles stratégies pour le contrôle des risques, la prévention, le traitement des maladies précancéreuses et la détection précoce sont des armes de destruction massive contre le cancer.

Il est temps d’affirmer que vaincre le cancer est un objectif réaliste qui requiert la mobilisation de toutes les forces vives de la société par le débat démocratique. Ce combat s’inscrit dans les enjeux de la transition écologique et de l’indispensable adaptation de notre société aux défis de demain. Il faut avoir la confiance et la lucidité de s’appuyer sur nos valeurs et sur la qualité des acteurs de la santé. Il faut préserver et amplifier notre culture solidaire à travers l’éducation, la formation et l’attention aux plus fragiles. Il faut aussi endosser avec énergie le pari de l’innovation sous toutes ses formes – biomédicale, technologique, informatique, sociale – pour faire naître de nouveaux possibles et les rendre accessibles à tous. Enfin, la pandémie est l’occasion d’une réflexion et d’une méditation collective profonde sur le sens de la vie et sur la mort, ainsi que sur la nécessaire solidarité intergénérationnelle. Celles-ci auront un effet durable sur notre attitude face au cancer.

Dans ce combat, les territoires se mobilisent. Des organisations comme les Cancéropôles en France et l’Oncopole au Québec mettent en réseau les acteurs au-delà des silos disciplinaires, stimulent l’éclosion des idées innovantes, multiplient les accès des patients à l’innovation et valorisent localement les acquis de la recherche par le développement de nouvelles offres de prévention, de diagnostic et de traitement. En agissant ensemble, en se structurant en réseaux à l’échelle globale, ces organisations sont un puissant levier de démocratie sanitaire et d’affirmation du droit de tous à un accès libre et égal au bien individuel et collectif qu’est la santé.