Travailler en protection de la jeunesse, c’est travailler avec l’adversité. Les intervenants côtoient au quotidien la souffrance, la violence, la négligence, l’abandon… et toute l’horreur qu’on ose à peine imaginer. Les études révèlent que les intervenants qui choisissent de travailler en protection de la jeunesse sont profondément animés par l’espoir d’aider ces jeunes et ces familles en difficulté. S’impliquant corps et âme dans un travail émotionnellement exigeant, une bonne majorité développe une satisfaction de compassion. Le sentiment de pouvoir faire une différence pour ces enfants est bien souvent la locomotive permettant aux intervenants de continuer à travailler malgré l’adversité rencontrée.

Steve Geoffrion et Delphine Collin-Vézina
Respectivement professeur agrégé, Université de Montréal, et professeure titulaire, Université McGill

Or, travailler auprès d’enfants traumatisés engendre aussi son lot de conséquences — trouble de stress post-traumatique, épuisement professionnel, arrêt de maladie, etc. Les intervenants sont à risque de présenter non pas une satisfaction de compassion, mais plutôt une fatigue de compassion. Un facteur de stress encore plus pervers qui affecte leur santé mentale est l’imputabilité qui les oblige à justifier leurs actions à leurs clients, à leur institution, au tribunal de la jeunesse, à l’opinion publique, mais surtout à leur propre conscience. Lorsqu’interviewés, les intervenants soulèvent une crainte partagée et omniprésente de retrouver un de leurs dossiers médiatisé et d’être montrés du doigt pour des erreurs professionnelles. Bien que cette imputabilité soit nécessaire afin de prévenir des préjudices supplémentaires aux enfants et à leurs familles, le stress lié à celle-ci pèse lourd sur leurs épaules.

À cela s’ajoute une culture professionnelle banalisant les conséquences psychologiques du travail. Cette dernière existe depuis plusieurs années et véhicule l’idée que composer avec cette souffrance, « ça fait partie de la job ».

Quand une telle croyance persiste, il est difficile de recourir à une aide professionnelle, ou d’en parler à ses collègues ou à ses supérieurs, par crainte d’être stigmatisé comme incompétent. Dans un tel contexte, les études soulignent que les travailleurs en détresse sont plus susceptibles de s’isoler et de ne pas chercher d’aide.

Un soutien absent

Ce soutien est alors vital pour les intervenants de la DPJ et, en tant que partenaires privilégiés de ce réseau, nous constatons régulièrement qu’il est absent. Travailler à la DPJ, c’est un peu comme être affecté à l’étage des cas COVID-19 à l’hôpital, mais sans l’équipement de protection, sans les masques N-95, sans un discours public qui nous considère comme « des anges gardiens ». Ce n’est pas un virus qui risque d’atteindre les intervenants de la DPJ, mais plutôt la souffrance humaine avec laquelle ils ont à composer tous les jours et la peur de commettre une faute qui pourrait coûter la vie à un enfant. Il est impératif de prioriser la santé psychologique des intervenants en protection de la jeunesse, car ils sont la fondation de la protection des jeunes vulnérables.

Malheureusement, à travers les réformes, cette fondation s’est fissurée à plusieurs reprises.

La commission Laurent a permis d’exposer les failles de ce système qui manque de ressources pour aider les enfants de la protection de la jeunesse, mais aussi pour soutenir leurs intervenants.

De nombreuses recommandations seront faites dans le rapport attendu ce printemps, et nous espérons qu’elles feront une place importante aux acteurs-clés de ce réseau. Nous devons comprendre que sans ces intervenants, peu importe les lois et les réformes, il n’y aurait pas de vrai travail de collaboration avec les familles, de réadaptation des enfants en difficulté.

Alors qu’attendons-nous pour fournir à nos équipes de la DPJ les ressources nécessaires pour les soutenir ? Il est temps d’arrêter d’ignorer la souffrance de ces intervenants. Il est temps de prendre soin d’eux pour qu’ils continuent à prendre soin des autres. Il n’existe peut-être pas de masques N-95 pour se protéger de la fatigue de compassion, mais des solutions existent pour les aider, et la recherche montre leur impact positif — notamment les formations axées sur le trauma pour outiller les intervenants, les communautés de pratique, le monitorage continu de la santé psychologique des intervenants, le soutien par les pairs, la supervision clinique, la révision des charges de cas. Ces solutions sont prometteuses, simples, somme toute peu coûteuses et pourraient apporter les outils nécessaires pour soutenir les intervenants de la DPJ.

Nous croyons que cette transformation peut aussi s’opérer par un changement de mentalité dans la société au sens large. Nous devrions commencer par reconnaître qu’ils font un travail difficile. Si ce métier nous semble si intense de l’extérieur, alors il est temps d’admettre que les intervenants de la DPJ, à force de côtoyer la souffrance, ont toutes les raisons de vivre de la tristesse, de la peur, de l’impuissance, de la colère, de la culpabilité. Ces émotions sont signe de leur empathie envers ces jeunes et nous devons comprendre que leur besoin de repos est légitime afin de retrouver un équilibre émotionnel. Il est urgent pour les médias de parler davantage de leurs bons coups, de mettre l’accent sur les « bonnes nouvelles » de la DPJ, car il y en a ! Sur ce, nous leur lançons notre chapeau et nous nous estimons privilégiés de travailler à leurs côtés.