En novembre dernier, le gouvernement fédéral a déposé en première lecture le projet de loi C-12 afin de se donner un levier législatif pour imposer des cibles d’émissions et renforcer la Loi sur la tarification de la pollution causée par les gaz à effet de serre (GES). Le gouvernement a par le fait même annoncé ses couleurs ; le prix à payer pour émettre une tonne de CO2 équivalent passera de 20 $ à 170 $ d’ici à 2030 au Canada. Cette somme fait sourciller, mais crée aussi de l’inquiétude dans le milieu des affaires.

Publié le 15 févr. 2021
Jean-Michel Champagne
Jean-Michel Champagne Chargé de cours en responsabilité sociale des entreprises et responsable du développement durable à HEC Montréal et entrepreneur

Pourtant, les citoyens et les entreprises du secteur non énergétique du Québec ne semblent pas saisir la portée de ce changement. Nos bons coups du passé, avec notre système de plafonnement et d’échange (Bourse du carbone) et notre électricité « presque » carboneutre, nous ont engourdis, pour ne pas dire immobilisés. Le rapport sur l’état de l’énergie au Québec, publié annuellement par mes collègues de HEC Montréal, nous le démontre bien ; les actions promises par le gouvernement sont largement insuffisantes et les citoyens sont toujours plus nombreux à faire du surplace… en VUS dans la circulation.

Nous sommes en 2021, et aucun des indicateurs actuels ne nous permet d’entrevoir l’atteinte de la carboneutralité en 2050 sans douleur ni sacrifice. La pandémie nous le fait oublier, mais l’écoanxiété est bien présente et reprendra sa place dans nos pensées avant longtemps. J’ai le privilège d’enseigner à l’université et je ne peux que constater l’inquiétude qui ronge la jeune génération.

Les entreprises à la rescousse ?

Pourtant, nous oublions le rôle crucial que jouent les entreprises dans l’atteinte de la carboneutralité. Les efforts de plusieurs d’entre elles afin de réduire leur empreinte carbone, développer de nouvelles technologies efficientes et utiliser les règles du marché pour le bien de notre société méritent d’être soulignés. Ces personnes morales font partie de la solution, elles paient des impôts, mais elles sont souvent vues, à tort ou à raison, comme des ennemis dans la lutte contre les changements climatiques.

Prenons du recul un instant et regardons la rapidité fulgurante avec laquelle plusieurs vaccins contre la COVID-19 ont été développés. La volonté gouvernementale, la connaissance académique et l’efficacité entrepreneuriale, appuyées par un degré d’acceptabilité sociale élevé, ont agi comme catalyseur afin de créer des collaborations à un niveau jamais vu auparavant.

Une taxation élevée des émissions de GES a le potentiel d’être un catalyseur stratégique pour les entreprises. Ne nous leurrons pas, à 170 $ la tonne en 2030, plusieurs entreprises, petites et grandes, pourraient suffoquer et mourir si elles ne s’adaptent pas, avec les conséquences que nous connaissons sur l’économie et les emplois. Heureusement, la nature a horreur du vide, et celles qui auront décidé de s’attaquer au défi demeureront.

Les échos qui me parviennent du monde entrepreneurial dénotent encore une certaine incrédulité. Néanmoins, les entrepreneurs, dirigeants et gestionnaires doivent être lucides ; ils ont une responsabilité face à leurs actionnaires et créanciers, certes, mais également face à leurs employés, leurs partenaires et l’ensemble de la société. Cela va de soi. Comme citoyen, j’ai à cœur que notre société se retrouve en 2030 avec des entreprises qui auront su prendre le taureau par les cornes et qui auront entrepris le virage vers la carboneutralité. Il faut prendre conscience, dès aujourd’hui, qu’il ne reste que neuf ans pour agir, se transformer et évoluer.

Je vous invite à prendre un moment pour réfléchir à votre stratégie, et à engager dès maintenant une conversation avec vos parties prenantes sur l’impact de la financiarisation des émissions de GES. N’attendons pas à la dernière minute pour agir ; la croisée des chemins, c’est aujourd’hui.

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