Alors que la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation lance la conversation nationale sur l’urbanisme et l’aménagement de nos territoires, il est à propos de nous demander pourquoi il est souhaitable de se doter d’une telle politique au Québec.

Jérôme Dupras Jérôme Dupras
Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais et membre des Cowboys Fringants

D’abord, parce que le territoire est au cœur de l’identité québécoise. La nature exceptionnelle qui nous entoure nous rappelle la beauté de la diversité du vivant, du caribou forestier au parc des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie, en passant par le fleuve Saint-Laurent, notre épine dorsale collective. Le territoire, c’est aussi cet endroit où nous posons pied, vivons en communauté et élevons nos familles.

Notre identité s’est également forgée par les activités que rend possibles notre territoire, des terres agricoles qui nous nourrissent aux forêts qui permettent d’ériger nos maisons. Nous avons utilisé notre territoire pour répondre à nos besoins démographiques, économiques et sociaux et avons réussi, ensemble, à bâtir un Québec prospère, offrant un niveau de vie parmi les plus élevés au monde. Cette prospérité témoigne bien de l’importance de chacune des constituantes essentielles à son atteinte et de leur interconnexion : le capital productif, le capital humain et le capital naturel.

Si le capital productif – les outils, infrastructures et bâtiments qui permettent la production de biens de consommation – et le capital humain – nos aptitudes, expériences et savoirs individuels et collectifs qui rendent possible le travail – sont bien intégrés dans nos économies, il en est autrement pour le capital naturel.

Les plantes, animaux, écosystèmes, eau, sol et air qui, par leurs interactions, produisent eux aussi des biens et des services essentiels, les services écologiques sont exclus de l’équation.

Or, la lutte contre les îlots de chaleur, la purification de l’air et la possibilité d’activités récréatives, par exemple, sont autant de services produits par le capital naturel dans un paysage urbain. Plusieurs études font d’ailleurs état de ces contributions naturelles à notre économie : ces services non marchands ont été évalués à plus de 2,2 milliards de dollars et 1,1 milliard par année dans les régions de Montréal et de Québec, et à plus de 330 millions pour la Ceinture de verdure d’Ottawa-Gatineau.

Le capital naturel

Même si ces bénéfices sont à la fois tangibles et significatifs, nos outils et politiques en matière d’aménagement du territoire n’en tiennent compte que de manière marginale et satellitaire. En raison du caractère mobile, silencieux et invisible du capital naturel, nous avons tenu pour acquis tout ce que la nature nous offre, sans la considérer, la protéger et la restaurer à sa véritable valeur.

Le 2 février dernier, un important rapport sur l’économie mondiale du capital naturel commandé par le gouvernement britannique a été dévoilé. On y a appris que si le PNB par habitant au niveau mondial a doublé entre 1992 et 2014, les bénéfices issus du capital naturel ont quant à eux chuté de 40 %. Cette étude a aussi mis en évidence que nous investissons de 4000 à 6000 milliards de dollars américains dans des politiques et programmes qui détruisent la nature, et seulement quelque 70 milliards pour la protéger. Ces chiffres démontrent bien l’ampleur des changements à opérer.

Aujourd’hui, plus de 1 million d’espèces sont menacées d’extinction, et jamais dans l’histoire de l’humanité la concentration de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère n’a été aussi importante, laissant entrevoir des perturbations sans précédent.

Au Québec, 80 % des milieux humides des basses-terres du Saint-Laurent ont disparu dans les dernières décennies, et près de 20 % des espèces d’animaux vertébrés sont menacées de disparition ou susceptibles de l’être.

En science, nous ne parlons plus simplement de changement climatique ou d’érosion de la biodiversité, mais littéralement d’effondrements.

Cette réalité est le résultat non pas de facteurs de pression isolés, mais de pressions cumulatives et interreliées. Nous faisons désormais face à des changements mondiaux, dont les effets sont déjà bien réels au Québec, avec l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des évènements extrêmes (inondations, vagues de chaleur) ou encore la présence d’espèces invasives comme l’agrile du frêne, qui entraîne la disparition de 10 à 20 % des forêts des villes du Québec.

Devant cette réalité complexe, incertaine et totalement nouvelle, utiliser les façons de faire du passé équivaudrait à mettre un pansement sur une plaie ouverte. Les solutions envisagées doivent être au diapason de la crise environnementale actuelle, celle d’une planète en pleine mutation.

En ce sens, le premier jalon de ce grand chantier qui s’amorce, et que de nombreuses personnes espèrent transformateur, en est un qui n’est simple qu’en apparence : la transversalité. Désormais, nous ne pouvons plus réfléchir le territoire comme un amalgame de secteurs d’activités ou d’intérêts à arbitrer. Nous devons adopter une approche où l’intégrité du territoire et l’intérêt collectif seront placés au cœur de nos décisions. J’ose penser que les astres sont alignés, car la relance qui accompagnera la sortie de crise que nous vivons actuellement est une occasion de multiplier les bons coups.

Accélérer la transition écologique par un aménagement durable du territoire et une relance économique réfléchie ; voilà ce qui devra nous motiver pour la prochaine année.