Enfin, la défenseure des droits des femmes, Loujain al Hathloul, a été libérée mercredi de la prison saoudienne où elle était détenue depuis 1001 jours. Mais Loujain n’a pas pour autant recouvré sa liberté, et des dizaines de dissidents, femmes et hommes, sont toujours détenus.

France-Isabelle Langlois France-Isabelle Langlois
Directrice générale, Amnistie internationale Canada francophone

Loujain al Hathloul, 31 ans, détentrice d’un baccalauréat en français de l’Université de Colombie-Britannique, est la figure de proue du combat des femmes saoudiennes ayant réclamé le droit de conduire et appelé à l’abolition du système patriarcal de tutelle masculine dans les années 2010.

Loujain a été détenue pendant 73 jours en 2014 pour avoir bravé l’interdiction faite aux femmes de conduire. En 2016, elle fait partie des 14 000 femmes signant une pétition demandant au roi Salman l’abolition du système patriarcal de tutelle. En 2015, elle se porte candidate aux élections du Conseil consultatif, alors que pour la première fois, les femmes ont le droit de voter et d’être candidates, mais son nom n’apparaîtra pas sur les bulletins. En 2017, elle est interpellée à l’aéroport de Dammam et détenue durant quatre jours pour des raisons qui demeurent nébuleuses.

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En 2014, Loujain al Hathloul a bravé l'interdiction faite aux femmes de conduire en Arabie saoudite.

En 2018, les femmes saoudiennes ont manifesté à travers le royaume, revendiquant le droit de conduire : 13 d’entre elles ont été arrêtées, dont Loujain.

Certaines sont toujours derrière les barreaux. Elles ont eu droit à des procès iniques, et subi torture et mauvais traitements : électrochocs, ébouillantage, sévices sexuels, mise à l’isolement…

Le frère de Loujain, Walid al Hathloul, a écrit un plaidoyer poignant cet automne dans les pages du National Post, à la veille du G20 dont l’hôte était l’Arabie saoudite. Dans cet article, il interpellait le gouvernement canadien, l’implorant de ne pas être dupe de l’hypocrisie de la pétromonarchie : « J’ai enduré tellement de douleur et de détresse dans ma quête pour défendre ma sœur, Loujain. Je rencontrerais un destin similaire si je retournais en Arabie saoudite. Je vis maintenant au Canada et je n’ai pas revu mes parents depuis trois ans en raison d’une interdiction de voyager imposée par les autorités saoudiennes qui les empêche de quitter le royaume. »

L’Arabie saoudite abuse de l’interdiction de voyager. Il s’agit de l’une des peines prononcées contre les défenseurs des droits de la personne. C’est le cas de Raïf Badawi, qui ne pourra quitter le pays pendant 10 ans au terme de sa sentence d’emprisonnement qui doit prendre fin en 2022.

C’est aussi le cas de Loujain al Hathloul. Sortie de prison, elle est sous interdiction de sortir du pays, ne peut parler des conditions de sa libération, et sa sentence n’a été que suspendue : elle ne doit commettre aucun « crime » au cours des trois prochaines années, sous peine d’être réincarcérée.

Les coudées franches ?

Nous devons continuer à faire pression sur nos gouvernements pour qu’à leur tour ils exercent une pression soutenue sur l’Arabie saoudite. Pour cela, il faut qu’un État comme le Canada ait les coudées franches. Lorsqu’on est lié par une entente commerciale de vente d’armes, avons-nous les coudées franches ?

L’Arabie saoudite est à la tête de la coalition menant la guerre au Yémen contre les rebelles houthis depuis 2015, déclarée « pire crise humanitaire mondiale » par les Nations unies. Qui serait assez dupe pour penser qu’un État en guerre ne se servirait pas des chars d’assaut achetés au Canada dans celle-ci ?

En septembre 2019, le Canada a enfin rejoint le Traité sur le commerce des armes. Ce traité impose au Canada non pas d’avoir la preuve que des civils soient tués, mais bien qu’il y ait aucune possibilité qu’il y en ait.

Les pressions internationales fonctionnent. Plusieurs pays européens ont cessé la vente d’armes à l’Arabie saoudite. Récemment, Joe Biden a annoncé la suspension du commerce d’armes avec le royaume. La famille al Hathloul est persuadée que cela a influé sur la libération de Loujain.

Loujain aurait peut-être pu sortir de prison plus tôt, mais elle n’a jamais voulu accepter le deal que les autorités saoudiennes lui proposaient, soit de se dédire quant aux tortures et sévices sexuels qu’elle avait subis.

C’est pourquoi il est important que nous continuions à parler de Loujain et de tous les défenseurs des droits de la personne incarcérés dans les geôles saoudiennes. Nous nous devons de faire du bruit en leur nom, nous devons porter leur message, relayer leur combat. Loujain mérite mieux que quelques tweets et entrefilets.