En avril dernier, ici même, j’abordais les difficultés nées de l’enseignement universitaire à distance dans une société confinée1. En octobre, je déplorais la pleutrerie de l’administration de l’Université d’Ottawa dans ce qui est devenu l’affaire Lieutenant-Duval2.

Benoît Melançon
Benoît Melançon Professeur à l’Université de Montréal

Le 29 janvier, Isabelle Hachey rapportait un cas semblable à celui survenu à l’Université d’Ottawa, mais au département des littératures de langue française, de traduction et de création de l’Université McGill3. Des étudiants ont reproché à une chargée de cours d’avoir mis au programme des œuvres dont certains mots les auraient profondément heurtés.

Il me semble que l’on doit rapprocher ces deux phénomènes : l’enseignement de la littérature à l’université (c’est le seul domaine que je connaisse) et les conditions matérielles de cet enseignement.

Ce qui s’est passé à l’Université d’Ottawa et à l’Université McGill met en lumière un phénomène qui serait en croissance. Des étudiants se considéreraient comme des victimes et demanderaient à être protégés contre ce qu’ils considèrent comme des offenses.

Cela pose plusieurs difficultés au professeur que je suis. J’en indique deux.

D’une part, comment puis-je faire pour savoir, à l’avance, ce qui offensera mes étudiants ?

À Ottawa et à Montréal, il s’agissait de mots, notamment le mot dit « en n ». D’autres étudiants pourraient refuser, eux, d’avoir à lire des textes décrivant des violences sexuelles. Pour certains, des œuvres peignant de façon immonde une communauté seraient inacceptables. Je devrais dès lors retirer de mon programme Voltaire, le marquis de Sade et Louis-Ferdinand Céline. Mais si j’avais mésestimé d’autres sources potentielles de refus chez les étudiants ? Comment m’assurer que mes autres choix ne porteraient pas à confrontation ?

D’autre part, s’il me fallait essayer de toujours repérer par avance les sources de conflits, cela reviendrait à ne m’adresser qu’à des étudiants pris individuellement, et pas à un groupe, à une communauté. En effet, ce qui déplaît à l’étudiant A ne dérange pas nécessairement l’étudiante B. Or, il me faudrait m’assurer de ne froisser personne. Cela n’est ni possible ni souhaitable. Ce serait là une forme de clientélisme incompatible avec l’idée même d’université, comme si chaque étudiant venait chercher ce qui lui convient à lui, et uniquement à lui, au détriment de la constitution commune d’un savoir.

Pareille situation serait difficile à gérer en personne, dans une salle de classe. Je ne suis pas sûr que ce soit possible sur une plateforme numérique.

En classe, une communauté se constitue. Les choses peuvent bien s’y passer. Les choses peuvent mal s’y passer. Peu importe : des conditions existent qui permettent d’aborder de front et ensemble les problèmes qui peuvent survenir.

Quand j’enseigne devant mon ordinateur, j’ai l’impression de moins enseigner à une communauté qu’à un damier de visages (quand il y a des visages, ce qui n’est pas toujours le cas). Dans pareil environnement, l’expression d’un désaccord est grandement facilité.

Il faut beaucoup de détermination pour refuser un échange et pour quitter une salle de classe. Il en faut pas mal moins pour éteindre son micro, puis sa caméra. Dans le premier cas, avant d’en arriver à une rupture, une discussion peut avoir lieu ; cette discussion sera féconde ou pas. Dans le deuxième, l’expression d’un sentiment suffit : « Je n’aime pas ce que j’entends. Je m’en vais. C’est mon droit. » Cela ne devrait pas correspondre à la mission de l’université.

À la longue liste des victimes de la pandémie, peut-être faudra-t-il ajouter la liberté d’enseignement. Les plateformes numériques ne sont évidemment pas les seules responsables de la situation actuelle à l’université, mais elles ont exacerbé la dérive. Ce sera encore un cadeau empoisonné de Zoom.

1 Lisez « La confusion pédagogique »

2 Lisez « Faire son travail »

3 Lisez « Les mots tabous, encore »